ZEROSECONDE.COM: La pêche aux idées (par Martin Lessard)

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La pêche aux idées

Pour les travailleurs du savoir, la conversation entre blogueurs représente essentiellement un échange d'idée plutôt que de texte. C'est une forme de "connexion à travers le contenu"basée sur la confiance et la possibilité de transcender les spécialités... C'est une des conclusions à laquelle est arrivé Lilia Efimova dans son doctorat sur le sujet. Une occasion de faire le pont avec l'escarmouche de Christian Rioux, du journal Le Devoir, à propos de l'épidémie blogueuse...

Dans son billet d'humeur en début d'année, Christian Rioux nous a offert une porte ouverte sur la pensée prénumérique des travailleurs du savoir (et du matériel pour plusieurs billets encore ;-) (voir Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux).
"(...) il m'arrive le plus souvent de déplorer la médiocrité de ces «nouveaux» contenus qu'est censé offrir Internet. Chaque fois que je lis les blogues de mes collègues [journaliste] qui s'adonnent à ce nouveau vice, je suis déçu. Déçu d'y trouver des textes généralement bâclés, improvisés et mal écrits, qui ne font pas toujours honneur à leur talent. C'est ce que j'appellerais du journalisme de comptoir, où l'expression du premier jet et donc du sentiment premier prime sur tout. Or écrire, même un simple article, c'est se donner le temps de réfléchir et de se relire." (Source Le Devoir 09 janvier 2009, le gras est de moi)
Retour sur une déception
Toute la déception de Rioux repose sur des attentes préconçues (légitimes, certes, mais attentes hors de propos). Les lecteurs de mon blogue savent bien que tant que l'on s'obstine à voir dans les blogues du journalisme, c'est réduire le phénomène à son contenu. (Voir Être journaliste sur le web et La blogosphère et les médias).

Quand Rioux dit, "je ne vois pas grand-chose que je n'aurais pu trouver autrefois sur papier. (...) [S]ur le plan du contenu, le résultat aurait été à peu près le même", une certaine dimension manque.

Nous voyons donc dans ses commentaires une matière pour explorer le mécanisme réflexif d'un prénumérique sur un phénomène, a priori nouveau dans le monde des travailleurs du savoir. Je laisserai le soin à d'autres de dire si cela est vraiment révolutionnaire

"L'épidémie blogueuse" parmi les travailleurs du savoir
Le "premier jet" et le "sentiment premier", défaut ou vice selon Rioux, permettent dans la blogosphère en général un autre type d'échange que celle de simple contenu. Car tout échange n'est pas que journalistique. Lilia Efimova le montre bien dans le résumé de son dernier chapitre (la version longue est ici).

Lilia nous propose une vision très mûrie (elle a eu le temps de "réfléchir et de se relire") sur la pratique des blogues parmi les travailleurs du savoir.

Sa conclusion gravite autour de 4 points: les idées, les conversations, les relations et les tâches (et un 5e point, le contexte):

On peut voir les blogues comme une couveuse à idées. Les idées circulent, s'entrechoquent, provoquent des conversations, qui a leur tour créent des relations. Ces idées sont ensuite cueillies lorsqu'elles sont prêtes pour répondre à un besoin, une tâche. Ces éléments varient selon le contexte.
Les idées
Son étude du réseau de blogueurs montre l'importance d'un "réseau de partage du sens".

- Les blogues sont utilisés pour suivre le "cours des idées", sous forme de micro-lectures, généralement à partir d'autres blogues considérés comme sources fiables et avec l'aide de son réseau comme filtre.

- Les blogues procurent un espace pour capturer et articuler des idées qui seraient autrement non documentées ou cachées dans des espaces privés; les blogues représentent un carnet ouvert de contenu "croyable" ("trusted").
Ça me rappelle qu'au début de la blogosphère, il était courant de parler des billets comme des "idées à moitiés cuites" (half-baked ideas). On peut voir la blogosphère comme une fontaine à idées, dommage pour ceux à qui cela donne des ulcères. De la quantité donc, des idées à profusion, oui, mais dont beaucoup seront mis aux poubelles.
Les conversations
Les blogues répondent à un besoin de partager une perspective du monde, en général sur ce que l'on travaille, et des informations diverses, sans peur de "spammer" (pousser l'information à d'autres qui ne l'ont pas de mander) --le blogue étant fondamentalement en mode "pull" (on va à l'information, l'information ne nous est pas poussée).

-Les conversations de la blogosphère offrent à la fois un historique des écrits individuels et à la fois un historique des interactions entre blogueurs (conversation ou rétroliens). Mais ces contextes ne sont ni nécessairement explicites ni nécessairement "retraçable" pour quiconque.

-En comparaison avec d'autres outils, la participation dans les conversations demande un effort accru où la recherche laborieuse du contexte (fragments de conversations éparpillés) limite grandement l'échelle ou la fréquence des conversations. Ce qui la réserve à un réseau proche et très connecté.

-En ce sens, on peut dire que les blogues ne procurent qu'un support occasionnel plutôt que constant aux conversations.

-Participer aux conversations de la blogosphère contribue à développer des idées et des relations qui transcendent les spécialisations et excluent les intermédiaires.
Le support constant de la conversation, plusieurs l'ont remarqué, s'est déplacé sur les moteurs de micro-blogging comme Twitter. La difficulté de retracer les conversations reste une barrière, encore, pour le grand public.

Le tiers exclus
Mais le plus intéressant est le dernier point sur l'exclusion des intermédiaires.

L'apparente mise au rancart des journalistes comme "courtier d’idées" (ou de l'information) est ainsi expliquée. D'où leur première réaction épidermique face à la blogosphère. Ils ont depuis repris une place dans le nouvel écosystème de l'information. Actuellement la tension est plutôt disparue.

Rioux étant un cas à part, ne voulant ni partager ses idées "à moitié cuites " (tout à fait compréhensible) ni prendre part à la conversation (ce que d'ailleurs plusieurs journalistes boudent toujours -car règle générale, ils ne commentent que sur leur propre blogue), il représente une façon de faire "prénumérique": le collectif est généralement responsable de la médiocrité, le public est généralement ignare -- les courriers des lecteurs et les lignes ouvertes à la radio le démontrent tout le temps.

La conversation journalistique
D'une certaine façon, la conversation est pourtant déjà utilisée par les journalistes. Pour eux le téléphone entre collègues est et restera encore longtemps le meilleur moyen "pour capturer et articuler des idées qui seraient autrement non documentées ou cachées dans des espaces privés ". Comme ce canal fonctionne bien, il peut être compréhensible que la conversation dans la blogosphère leurs semble inutile

La blogosphère des travailleurs du savoir n'est qu'une version numérique, décentralisée, démocratique de ce besoin d'aller "à la pêche" ou de valider son point de vue ("à moitié cuite").

Je vous laisse le soin de lire le reste du texte de Lilia sur les autres points.
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5 commentaires:

vendredi, février 06, 2009 10:25:00 AM Eric Baillargeon a dit...

Je crois que c'est comme l'économie, la classe moyenne se rapetisse, idem pour l'information bientôt. On consommera des Tweets rapides et autres nouvelles de première main et de temps à autres des reportages de fond très poussé mais pas beaucoup moins fréquemment.

vendredi, février 06, 2009 10:49:00 AM Martin Lessard a dit...

Éric, je crois que la ligne de démarcation suivra les outils: Twitter pour Blackberry, Blogue pour laptop, Youtube pour les tours PC...

vendredi, février 06, 2009 11:49:00 AM Sylvain Carle a dit...

Excellent conclusion!

"La blogosphère des travailleurs du savoir n'est qu'une version numérique, décentralisée, démocratique de ce besoin d'aller "à la pêche" ou de valider son point de vue ("à moitié cuite")."

Prochaine fois si tu peux en faire une version en 120 caractères pour qu'on la propage via twitter ;-)

mardi, février 10, 2009 2:03:00 AM Yann Leroux a dit...

Il y a un texte déjà ancien de Philippe Hert : "Quasi-oralité de l'écriture électronique et sentiment de communauté dans les débats scientifiques en ligne" qui donne une analyse intéressante de ce phénomène que tu décris Martin. Il date de 1999 : autant dire l'antiquité. Mais cela montre bien que les dispositfs que nous utilisons modfidient jusqu'à notre pensée. Cela n'est pas nouveau : nous savons depuis Leroi-Gourhan que les outils nous modifient profondément.

L'idée de couveuse me plait bien. Évidemment nous trouvons sur le web des articles qui sont bien loin d'un état d'inachèvement.

Non, ce qui est en couveuse, ce n'est pas la blogosphère, c'est le net tout entier. C'est nous. Pour le dire en une formule qui me trotte dans la tête depuis quelques jours : Nous Ne Sommes Pas Encore en Ligne.

On sent actuellement un bouillonnement extraodinaitre. Twitter donne naissance a une nouvelle application pratiquement tous les jours. Sa croissance est aussi exponentielle que la croissance du web dans les temps premiers. Face a cette énergie, nous nous débattons pour trouver de nouveaux usages. Ils ne sont pas fixé. En fait, nous ne savons que faire de ce réseau qui est encore en invention. En ferons nous un espace de contrôle pratiquement total ? Ou en ferons nous un espace de liberté ? Les deux éléments sont présents dans le réseau depuis sa naissance. Les choix nous appartiennent

mardi, février 10, 2009 6:34:00 AM Martin Lessard a dit...

Yann, merci pour les références!

J'ajouterais, qu'au fond, Internet a désacralisé l'écriture. Le savoir est toujours en mouvement (l'oralité n'est que ça). Le mythe veut que l'on associe à tort l'écrit comme état fini d'une pensée (ce que le livre représente comme la forme la plus aboutie).

Mais le réseau se révèle un bien plus puissant outil de pensée en mouvement --ce que le savoir humain a toujours été.

Quant à savoir si ce sera un espace de contrôle ou de liberté...

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