ZEROSECONDE.COM: Philosophie (par Martin Lessard)

ZEROSECONDE.COM

Impacts du numérique sur la communication, notre société, nos vies.

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Pourquoi partage-t-on des informations aux autres ? [1]

Sur le web, on tombe toujours sur ces chemins de traverse. Ceux qui savent de quoi je parle comprennent très bien ce sentiment: en avançant sur un chemin que l'on trace, on voit s'ouvrir sur les côtés quantités d'autres voies. Une vie n'est pas suffisante pour tout explorer.

Au détour d'une conversation sur un billet , dans les conversations, je tombe sur une information qui m'amène sur un chemin de traverse.

(Pour la petite histoire, tout est parti d'un billet au thème polémique de Xavier de la Porte (Twitter, blogue), animateur de Place de la Toile, à France Culture, publié sur l'incontournable blogue de la FING, InternetActu, tenu par le vaillant Hubert Guillaud: voilà qu'Olivier Auber (Twitter, Site), chercheur indépendant de l'Université libre de Bruxelles, mentionne un de ses collègues avec qui il avait animé deux ateliers dans le cadre d'une série des séminaires conjoints du "Global Brain Intsitute" et de l' "Evolution, Complexity and Cognition group" de la Vrije Universiteit Brussel.)

Dans le cadre des commentaires du billet, qui portait sur la (non) présence des intellectuels critiques dans le numérique, Olivier Auber, donc, citait dans les commentaires Jean-Louis Dessalles, cogniticien spécialisé dans le langage à l’ENST (sa page au Telecom Paristech et une vidéo réalisée par UniverScience.TV sur YouTube) parce qu'il développait une “Théorie de la Simplicité” qui serait à même de nous éclairer sur les phénomènes à l’œuvre sur les réseaux.

Heureuse découverte

Heureuse découverte, oui, car je ne le connaissais pas et pourtant il me semble incontournable. Et hop me voilà engagé dans un chemin de traverse.

En fouillant un peu, on finit par tomber sur une vidéo sur Vimeo qui explique «pourquoi donner des informations aux autres ?», une présentation qu'il a faite il y a 2 ans et qui mérite vachement les 75 minutes d'attention ininterrompue que la vidéo demande.

«En 1978, John Krebs et Richard Dawkins, deux spécialistes des signaux dans le règne animal, ont énoncé ce que l'on peut voir comme la "malédiction" de la communication : si les intérêts de l'émetteur et du récepteur convergent, la communication sera utile, rare et secrète ; s'ils divergent, elle aura une forme publicitaire : pauvre, répétitive et publique.»

Donc, double paradoxe.

1: Si deux êtres ont tant intérêt à communiquer ensemble, leur sphère se referme et exclue les autres.

2: Si l'être A veut passer un message M à un autre être B, et que B ne tient pas à l'écouter, A se retrouve à insister lourdement, formater son message et M devient une pub.

Pourquoi alors sommes-nous là en train de communiquer et d'échanger ensemble de façon ouverte sur les blogues et les médias sociaux (le web en général, en fait)?

Modèle d'émergence de la communication 2.0

Ce long préambule aura probablement fait fuir ceux qui cherchent des réponses bien formatées (un message M qu'ils voudront répéter à B).

Sur le web, et les médias sociaux, la communication humaine semble faire exception au double paradoxe : elle est riche, abondante et ouverte. Le Cluetrain Manifesto ne dit pas autre chose (ce manifeste reste encore et toujours d'actualité; à relire).

Le modèle théorique de Jean-Louis Dessalles explique «comment une communication riche peut émerger entre agents égoïstes et rester stable». Il cite les «pratiques de communication 2.0 (Web, blogs, Twitter...)» comme un beau test à sa théorie.

Je vous laisse écouter (ça fait une 1 heure et quart, tout de même) et on s'en reparle dans le prochain billet.


Pourquoi donner des informations aux autres ? from Fondation Telecom on Vimeo.

Les nécessaires humiliations

Combien d’humiliation subirons-nous avant d’abdiquer « l’intelligence » aux technologies? 

Depuis plusieurs années déjà que se prépare cette sortie. On parle davantage d’intelligence émotionnelle, interpersonnelle, musicale-rythmique et même corporelle-kinesthésique. On diversifie les définitions. "Can Emotional Intelligence Be Taught?» titrait le New York Times le mois dernier. 

«Intelligence», tout court, ce n'est pas suffisant?


La cybernétique, pour reprendre un vieux terme vintage qui a disparu de la circulation, est à l’origine des chamboulements technologiques depuis plusieurs décennies, et, surtout, de cet étrange malaise dans la définition de ce qui fait de nous des humains.

«Intelligent»?

Si pendant des décennies résoudre le cube Rubik représentait l’image d’une « personne intelligente », voilà qu’un robot nous enlève cette illusion.

J'avais écrit il y un an dans le blogue Triplex que les machines arrivaient à résoudre le casse-tête en moins de temps qu'un humain (en 5,27 secondes contre un peu plus pour les humains). Voilà qu'aujourd'hui j'apprends sur le blogue de Vincent Abry qu'un robot le fait en 1 seconde.

Ne clignez pas de yeux:


Le seul charme qui reste au Cube Rubik est celui de l'artisan: le charme suranné de faire quelque chose à la main. Pour la compétition, les robots sont imbattables.

Il va falloir s'y habituer, à ces incessantes, mais nécessaires, humiliations.

Jouer aux échecs, une intelligence logico-mathématique, est passé aux mains des robots quand, il y a plus de 10 ans, Kasparov a perdu contre Deep Blue.

Les questions de connaissances générales ne sont plus l’apanage des  "bollés" depuis que Watson a battu les meilleurs joueurs de Jeopardy.

Ces deuils successifs, principalement du côté déductif et associatif, devant la toute-puissance cybernétique, nous poussent inévitablement à nous redéfinir et à identifier correctement ce qui constitue le génie humain.

Car, côté "intelligence", nous sommes en train d’externaliser à la technologie, un à un, chaque trait de ce qui faisait auparavant notre fierté.

Il y a cet effet perlocutoire sur nous que provoquent ces victoires. Le discours émerge, s'installe, quoi que nous fassions: il va falloir qu'on se redéfinisse, car les machines semblent vouloir le faire à notre place. "Intelligent", tout court, ce n'est plus suffisant....

Lire aussi mon billet: Abdiquer «l’intelligence» aux robots?

[M2 #5] Les nouvelles hiérarchies (avec J.Husband)

Jon Husband est en ville!

Cinquième balado. Nous vous proposons de rencontrer Jon Husband de passage à Montréal, ville où il aime bien s'attarder. Il pense le numérique depuis bien avant qu'on appelle ça le numérique. Il confirme que la montée du numérique érode les hiérarchies en place. Rencontre avec un érudit du numérique qui est entré dans le 21e siècle bien avant nous.



Connexion et collaboration horizontales

On parle de "partager la gouvernance", "d'accroître l'étendue de l'autonomie des gens" et de "créer une démocratie de l'information". Tout ceci se trouvait déjà depuis longtemps dans le concept de wirearchy, l'hiérarchie en réseau, de Jon Husband, qu'il a développé il y a une dizaine d'années. Il en profite pour nous parler de la société et de ce qu'elle a été, de ce qu'elle devient, et vers où nous allons. Nous l'avons rencontré à la Société des Arts technologiques de Montréal.

Allez sur iTunes pour vous abonner à toute la série M2 ou écouter juste cette émission:

M2 #5 :: Nouvelles hiérarchies, entretien avec Jon Husband

Cette émission vous est proposée par Martin Girard et moi-même. Plus d'info.

Qu'est-ce que M2?

M2, c'est M au carré, car nous nous sommes deux Martin derrière la réalisation de cette balado. M, aussi pour mutation. Mutation au carré, car le numérique accélère comme jamais les changements en société.

M2 se veut des conversations autour des métamorphoses apportées par les technologies numériques. Cette baladodiffusion est un pont entre les savoirs des réseaux numériques, des universités, des médias et de la politique avec des gens qui pensent le numérique.

Abonnez-vous sur iTunes ou directement sur le fil XML (feedburner) de l'émission,

Pour accéder à tous les billets qui touchent la balado M2, cliquer ici

[M2 #1] Contre l'idéologie sans nom (avec A. Mondoux)

Faut-il brûler les médias sociaux? Accrochez-vous à votre lecteur audio, nous sortons de votre zone de confort.

Première émission de ma balado M2 sur les mutations numériques. Et quoi de mieux que de commencer avec André Mondoux, professeur en communication à l'UQAM, pour parler en mal des médias sociaux (mais, c'est pour leurs biens).



L'hyperindividualisme des systèmes totalisants

Les médias sociaux renforcent-ils l'altruisme ou développent-ils l'hyperindividualisme? André Mondoux pourfend les attitudes qui exacerbent les valeurs de l'individu au détriment du social. Ce sociologue de formation et critique des médias sociaux n'est pas tendre envers toute idéologie qui n'affiche pas leur nom. Faut-il brûler les réseaux socionumériques?

Allez sur itunes pour vous abonner à toute la série M2 ou écouter juste cette émission:

M2 #1 ::  Contre l'idéologie sans noms (entretien avec André Mondoux)

Cette émission vous est proposée par Martin Girard et moi-même. Plus d'info.

Qu'est-ce que M2?

M2, c'est M au carré, car nous nous sommes deux Martin derrière la réalisation de cette balado. M, aussi pour mutation. Mutation au carré, car le numérique accélère comme jamais les changements en société.

M2 se veut des conversations autour des métamorphoses apportées par les technologies numériques. Cette baladodiffusion est un pont entre les savoirs des réseaux numériques, des universités, des médias et de la politique avec des gens qui pensent le numérique.

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Gangnam style franchit le cap du milliard de vues

Le cap a été franchi aujourd'hui, juste à temps pour cette fin du monde, celle que l'on fait dire à la prophétie attribuée au calendrier maya, qui est vraisemblablement fausse, puisque j'arrive à poster un billet ici et vous à le lire.

Je vous en avais glissé un mot, quelques jours avant que la vidéo ne dépasse finalement l'ex-king de YouTube (Justin Bieber) et depuis il a continué son ascension vers le record de tous les temps. (Lire mon billet  Gangnam Style: la K-Pop comme mème virulent).



Pour qu’une vidéo devienne virale, il faut que celui qui la regarde « contamine » au moins une autre personne (en bas de 1, « l’épidémie » se résorbe d’elle-même).

Actuellement, de façon purement arithmétique, on peut émettre l'hypothèse que, grosso modo, la moitié des internautes ont vu la vidéo (1 milliard sur 2 milliards d'internautes). J'arrondis grossièrement.

Donc, on peut induire que la moitié "non-infectée" va vouloir connaître ce que l'autre a vu. Et donc que la montée en flèche de Gangnam Style ne s'arrêtera pas en si bon chemin et ira probablement encore plus loin, beaucoup plus loin (mon pari: le 2 milliards en 2013). Une "explosion virale", quoi!


Évidemment, les "vues", ne sont pas des "visiteurs uniques", donc il serait hasardeux de dire que "tous les internautes ont/vont danser sur Gangnam Style".

C'est le souhait candide que je proposais en sous-texte dans mon '"conte de Noël techno", hier dans mon autre blogue, Triplex, sur les serveurs de Radio-Canada.
L’interconnexion d’Internet permet de se retrouver dans la même tribu, le temps d’une vidéo.

Par delà les temps immémoriaux, rappelons-nous que nous étions tous, une fois, dans la même tribu primitive qui s’apprêtait à quitter le continent africain.

Jadis, il y a 80 000 ans, autour du feu, on était réunis tous ensemble pour danser une dernière fois avec les autres membres avant de se séparer et conquérir la Terre.

Avec la mondialisation, nous nous retrouvons de nouveau, tous réunis, et dansons ensemble avec notre tribu enfin retrouvée, après un long, très long voyage…
Mais il sera plus probable que ce soit le premier milliard d'internautes qui souhaitent plutôt revoir la vidéo durant le temps des fêtes pour justement danser!

Si c'est le cas, l'explosion vers le 2 milliards arrivera bien plus vite qu'on le pense!

Gangnam Style: la K-Pop comme mème virulent

Il y a une quinzaine de jours, à Rome, des milliers de personnes se sont réuniess dans une flash mob pour danser sur le succès de musique K-Pop de l'heure: Gangnam Style, de Psy, la vidéo la plus rapidement virale de tous les temps (maintenant rendu à 795 millions de visionnements).

[Mise à jour du lendemain
: 24 h plus tard, ce samedi matin 24 nov 2012, la vidéo de Gangnam Style atteint 805 millions de visionnements, c'est à dire 10 millions, oui, 10 millions de visionnement supplémentaires depuis hier, vendredi, quand j'ai écrit ce billet! Elle dépasse celle de Justin Bieber qui était numéro 1 sur Youtube, devant ainsi la vidéo la plus populaire de tous les temps!]

[Mise à jour du lundi 26 nov: vidéo possède 826 millions de vues, c-à-d 30 millions de plus que vendredi matin quand j'ai écrit ce billet. Loin de ralentir, elle continuera encore jusqu'à atteindre un éventuel plateau. La prochain mème "challenger" aura fort à faire pour le déloger...]

[Mise à jour du 7 décembre 2012: 901 719 146 visionnements sur YouTube. 20 millions de plus depuis le moment où j'ai écrit de billet il y a deux semaines. Voilà le candidat pour le premier milliard de visionnements!]]

[Mise à jour du 21 décembre 2012: franchissement du cap du milliard. J'ai fait un petit billet pour l'occasion, en guise de suite à celui-ci]

Vous avez remarqué qu'aux quatre coins de la planète, Gangnam Style a conquis les foules. En 10 semaines quelques déhanchements faits dans le sud de la péninsule coréenne se sont répandus partout dans le monde. Décodage.




Le magazine Times avait décrété la mode du Gangnam Style morte... au début octobre! Encore un signe de la déconnexion avancée d'une certaine élite irritée face à tous les phénomènes émergeant de la base.

La preuve?

Des milliers de jeunes Italiens, les chiffres varient entre 5000 et 30000, se sont retrouvés un samedi après-midi du début novembre dans le coeur de Rome, à la Piazza del Popolo, pour une foule-éclaire au son du tube planétaire «Gangnam Style»:



Gangnam, le mème de la saison des virus

La notion de « mème », avec le développement des réseaux informatiques n'est plus tout à fait quelque chose d'abstrait.

Le mot vient de l'anglais « meme », forgé par Dawkins en 1976 sur le modèle du gène, vient lui-même, dit-on, du mot français « même » et que l'on prononce de la même manière.

Un mème est un phénomène culturel très précis (une idée, un air, une habitude, une nouvelle, un phénomène social, une mode, etc.) qui se réplique et se transmet par imitation d'un individu à l'autre sur le même principe qu'une maladie infectieuse.

J'en avais déjà glissé un mot ici il y a plusieurs années dans une vidéo de Philippe Martin et Christian Aubry:


Martin Lessard de Zéro Seconde par pmartin

Le « réplicateur » culturel

Même si l'approche de la mémétique n'a pas toutes les assises nécessaires pour être encore une science (à commencer par l'identification du « réplicateur » lui-même), il n'empêche pas moins que certains académiciens s'intéressent au phénomène de façon sérieuse.

Susan Blackmore, dans une conférence TED en fait une bonne démonstration:



Elle pousse le concept jusqu'à affirmer que l'humain, justement, est cette machine qui sert de « réplicateur ».

Les mèmes et les gènes ont  utilisé l'humain pour co-évoluer et se reproduire.

«Vous n'êtes pas intelligents, vous êtes infectés!»

Par exemple, la grosseur du cerveau humain serait due à la présence des mèmes qui ont besoin de place pour se stocker.

Pousser à l'extrême, cette hypothèse permet d'affirmer que les conflits religieux ou culturels ne sont que le reflet du combat des mèmes pour coloniser et occuper l'espace restreint du cerveau. Nous serions parasités par des mèmes et tuerions en leurs noms, alors qu'on pense le faire pour nos idées (le résultat est le même, mais dans le premier cas, on peut arriver à stopper le massacre si on comprend que nos idéaux sont en fait des infections virales).

Blackmore pousse plus loin son hypothèse et dit que si les gènes ont mené aux mèmes, les mèmes ont mené à la création des « tèmes ».

Tème, le mème de la technologie

Les «tèmes», c'est une boîte de Pandore qui a été ouverte et où la technologie se reproduit pour elle-même et par elle-même.

Les serveurs de l'infonuagique ne seraient rien d'autre que d'immenses machines à copier des données d'un disque dur à l'autre. Et là, on est même pas encore entré tout à fait dans l'ère de l'internet des objets!!

Que tant d'Italiens se soient réunis pour danser sur une chanson rythmée de la K-Pop actuelle peut ressembler à une énorme infection mémétique.

Gangnam Style est un complexe de mèmes, car la vidéo originale comprenait beaucoup de gestes «imitables» et pourrait expliquer le succès mémétique de sa propagation à vitesse Grand V.

Beaucoup a été dit sur cette vidéo qui a suscité l'un des engouements de parodies sur YouTube les plus frénétiques. Voici une des compilations:



Retour à l'aube

Le secrétaire général de l'ONU, Ban Ki-moon, coréen d"origine, a rendu hommage à son compatriote en soulignant qu'il n'y avait "pas de langage requis dans le monde musical". "C'est le pouvoir de la musique, le pouvoir du coeur". (source)

Ce mème de Gangnam Style rappelle aussi, à mon sens, le désir inconscient par delà les temps immémoriaux de renouer avec le moment où, dans les premières tribus primitives qui s'apprêtaient à quitter le continent africain, au tour du feu, on était encore réunis avec les autres membres pour danser une dernière fois tous ensemble.

100 000 ans après, avec la mondialisation nous nous retrouvons de nouveau, tous réunis, et dansons ensemble avec notre tribu enfin retrouvée, après un long, très long voyage...

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(MàJ 7 déc 2012) Pour lire sur le même sujet:

Le secret démasqué de Gangnam Style, de Lionel Maurel, sur Owni.fr, qui est moins sur le "démasquage" que l'aspect légal et la non-application du droit de copyright comme outil viral. (Via Pier-Alexis Vial)

Le ridicule, clé de la culture karaoké, d'André Gunthert, toujours intéressant, où il définie le ridicule comme ingrédient de l’appropriabilité, facteur d'un autre rapport à la culture, horizontal, antiautoritaire et ludique, qui s'oppose à celle savante, qui reproduit le modèle religieux du recueillement. (via Josée Plamondon)



Les opérateurs du prochain Grand Jeu

Vincent Olivier m'a refait parvenir le lien vers un de ses grands textes qu'il a écrit et que j'ai relu avec plaisir (et avec plus de disponibilité et de recul que la dernière fois -- certaines lectures de Nietzsche que j'ai fait depuis aidant, même si elles ne sont pas nécessaires à son interprétation).

Je vous en livre un extrait, parce que c'est à petite dose qu'il faut savourer les grandes idées.
«Sois parfait! (haweî shelîm, Génèse 17,1 והוי שלים dans l'araméen original) telles furent les paroles de Dieu invitant l'homme à devenir surhomme, qui, depuis une tradition orale née en Mésopotamie, le berceau de la civilisation humaine, environ en 6000 avant notre ère, fondèrent l'occident sémite. Faisant du personnage de Yaveh le fondateur d'un humanisme qui est pratiquement resté inchangé depuis. Ce sois parfait semble d'ailleurs être de loin la parole la plus étymologiquement importante de toute notre histoire, car de shelîm, le mot araméen pour entier/entièreté, parfait/perfection, paix/paisible, intègre/intégrité, complet/complétude, par lequel nous sont parvenus les mots shalom, salem, Jerusalem (ville parfaite), saalam, Islam (exercice de la perfection) muslim (pratiquant de la perfection), et aussi le latin salus, le français salut, et par une savante alchimie mélangeant les langues dérivées du nostratique que j'ai confirmé auprès du célèbre protolinguiste George Starostin, il est maintenant apparent que nous devions à shelîm (ou à tout le moins à ses racines antérieures) le grec helos, et les salutations hello, allo, etc. Force est de constater qu'à même l'ADN occidental, à travers chaque salutation, chaque poignée de main, se reconduit cette invitation au dépassement de soi.»

Extraits de La Maison Laide, Vincent Olivier
C'est sûr qu'après #tlmep ou #oc8, ça peut faire mal à la tête. Mais c'est bon pour l'esprit. L'extrait ne fait que mettre l'eau à la bouche et le reste est encore plus dense. Ce qui me confirme que c'est par à-coup qu'il faut y revenir, le temps de digérer.

Comme j'ai toujours de la misère à retrouver les sources de mes lectures, Zéro Seconde est un endroit finalement pratique pour m'y retrouver et bâtir un corpus intéressant des idées qui viennent. Je me permets donc de citer cet extrait pour mémoire. Et ce travail me permet d'intégrer ses concepts.

Les opérateurs du prochain Grand Jeu

La question profonde qui traverse son texte rejoint celle du sens à donner à la "révolution" en cours, celle d'internet qui prend d'assaut toutes les sphères et reconduit en fait un sempiternel combat entre une élite oppressive (mais changeante, dans le sang parfois) dominant les masses (toujours aussi soumises) alors que se met en place, en fait, une mutation par une autre élite (les Programmeurs) qui proposera un nouvel environnement (et on ne parle pas ici d'une mise à jour de Facebook) qui devrait déloger définitivement les humains de leur anthropocentrisme.

Les multiples questions qu'il se pose ne peuvent pas être répondues tout de suite -- on a encore le temps et l'espace pour le faire.

Mais il est clair que le Grand Jeu qui se met en place dépasse les simples enjeux de ce qu'on nomme pour des raisons baptismales de facilité «Web 2.0», même s'ils le précèdent, le préparent et en tracent des contours. Qu'est-ce qui sortira de ces changements en cours, quel humain et quelle dignité peut-on espérer?

e-pluribus unum

Comme sa théologie spéculative est une «invitation à se libérer à se dépasser et à se réfléchir meilleur» -- d'où mon besoin d'aller chercher des réponses auprès de Nietzsche-- il n'y a pas nécessité de se presser à jouer le jeu du temps réel, mais, comme pour paraphraser Sloterdijk, les billets sont de petites lettres lettres adressées aux amis, une télécommunication dans le temps à des esprits qui cherchent des réponses à des questions similaires: le temps viendra à ceux qui savent attendre --tout de même une définition tautologique qui n'est pas dénuée de sens.

J'ai effectivement mes petites questions à répondre aussi. Justement celles que Vincent-Olivier m'avait adressées cet été. Une partie des réponses se trouvent dans le vidéo plus bas, mais je les laisse in extensio ci-dessous pour mémoire.

La plupart des réponses seront données au cours des prochains mois sur le fil de Zéro Seconde, pour tenter d'amorcer la nouvelle décennie avec la réflexion appropriée. On ne peut pas s'en tenir à voir l'avenir le nez collé sur sa roue de tricycle.

Réflexions

Vidéo à écouter sur l'édifice.tv. Un interview que j'ai donné cet été, et remixé par Vincent Olivier

Questions de Vincent Olivier qu'il me pose après l'interview, suscitées par les réponses données durant l'entrevue, elles-mêmes soulevées par ses questions d'intervieweur. Vous suivez toujours?

- Est-ce qu'il est possible de s'adresser à l'intelligence des gens et être populaire? Est-ce que l'incapacité à le faire signifie que la majorité des consommateurs de contenus sont stupides? Est-ce que les auteurs en sont réduits à une littérature confortable ou comique, parce que la lucidité, c'est out? On dit vouloir des intellectuels au Québec, mais est-ce vrai? Serions-nous réellement capables de leur faire une place dans la sphère médiatique? (des pistes @ 1:12)

- Qu'est-ce qu'IBM cherche à prouver avec d'abord Deep Blue et aujourd'hui, avec Watson? Comment interpréter les slogans d'IBM qui ont toujours tourné autour de l'intelligence (le THINK! original, au "bâtissons une planète plus intelligente" en ce moment)? Que se passe-t-il si l'intelligence de la presque totalité des humains est obsolète (en rappelant ici le concept du "tittytainment")? Que reste-t-il de l'humain, sans l'avantage compétitif de l'intelligence? La fin de l'intelligence humaine est-elle la fin du propre humain, justement, l'intelligence étant ce qui nous distinguait jusqu'ici des animaux et de la technologie? Quel sera l'impact sur la culture, si nous avons majoritairement abdiqué l'intelligence? Restera-t-il même une culture? (des pistes @ 2:47)

- Est-ce que la jouissance est la finalité de l'existence et la complétude de l'humain? Que faut-il en penser, si Lacan et d'autres philosophes majeurs ont d'ailleurs spécifiquement opposé jouissance (et quête de) à intelligence (et quête d'). Sommes-nous programmés et manipulés par le bout de notre jouissance, ainsi que Crighton l'a suggéré dans L'homme terminal? N'est-ce pas là le propre du marketing? Est-ce que la jouissance est le langage de programmation de l'humain comme le pensent les informaticiens (par la ludification) et les psychanalystes (le neveu de Freud, Edward Bernays ayant inventé le marketing moderne)? (des pistes @ 4:12)

- Existe-t-il une séparation réelle entre les bergers "lettrés" (de cette nouvelle "littérature" numérique) et le bétail domestiqué (contrôlé par son rapport à la jouissance et au confort, rappelant le "du pain et des jeux" antique)? Qui sont les nouveaux bergers? Peut-on voir dans les pilules bleue (Viagra, quelqu'un!!!??!) et rouge dans la Matrice une parfaite illustration de la violence de la séparation entre la lucidité et l'enchantement domestique? Deux espèces différentes, d'un point de vue de la mémétique? (des pistes @ 6:13)

Source
Je répondrai à certaines de ses questions. Il m'a surnommé le Marshall McLuhan québécois. On devrait être capable d'être à la hauteur.

Société de zombies

J'avais écrit un billet sur src.ca/triplex pour essayer de comprendre la montée des «casual games», comme les apps de Zombies sur iPhone (plus de 1000 sur le iStore) et sur Android (plus de 300). J'en reprends les principaux éléments, en me citant, car je crois qu'il est important d'en reparler.

zombiesJ'ai choisi les apps de zombies car elles offrent une image plus parlante même pour quelqu'un qui ne joue pas à de tels jeux. Je me demande si ça ne pourrait pas expliquer la fatigue cognitive que l'on peut ressentir dans une société en accélération croissante, en proie à une surabondance d'information et où le temps semble s'accélérer.

Mon hypothèse est que l’informatisation accélérée de la société dans les dernières décennies est en la cause. Ou plutôt le mimétisme informatique appliquée à toutes les petites choses de la vie.

Par exemple la gestion des tâches et des agendas s’est industrialisée: les outils de gestion personnelle du temps et des tâches se sont perfectionnés à un tel point qu'il nous faut passer beaucoup de temps pour les entretenir, pour augmenter nos performances, comme on dirait qu'on optimise un programme.

Synchronisez vos vies

Pensez seulement à la gestion de la synchronisation entre tous nos appareils ou avec nos collègues pour vos agendas. À l’époque de l’agenda papier, on était seul maître à bord. On se demande aujourd'hui qui contrôle qui.

Un des meilleurs livres sur la gestion des tâches, Getting things done (ou GTD), que l’on pourrait traduire librement par «achevez les choses», fête son dixième anniversaire. David Allen propose une méthode infaillible pour réduire la gestion du travail en une série de tâches simples à «exécuter». Mon choix de mot entre guillemets n’est pas anodin.

Paradoxe de la maîtrise de l'agenda

Maîtrisez sa géniale méthode, et vous voilà sur la voie d’une gestion sans stress, selon l’auteur. J’ai toujours été dubitatif devant de telles affirmations tant me semble insoluble ce paradoxe :

  1. Si le nombre de tâches est inférieur à mon rythme d’exécution, la liste se vide rapidement et elle ne sert à rien.
  2. Si le nombre de tâches est égal à mon rythme d’exécution, la liste reste éternellement pleine et j’en suis prisonnier.
  3. Si le nombre de tâches est supérieur à mon rythme d’exécution, la liste s’allonge exponentiellement et je suis foutu.

Saucissonner son travail, en série de tâches simples à faire, réduit l’effort cognitif équivalant à jouer un jeu de zombies. Chaque tâche, ou zombie, prise isolément n’est plus une menace : le zombie avance lentement, traîne de la patte, et un coup bien placé lui règle son compte une bonne fois pour toutes.

Nous avons tous écouté un film sur les zombies, alors nous savons pertinemment que les vrais problèmes commencent quand le nombre de zombies augmente.

Surabondance d'attaques

J'aurais pu aussi choisir d'autres exemples de jeux : les Towers Defenses où l'armée adverse avance inexorablement vers votre base par vagues de plus en plus grosses; ou les Traffic Controls (aériens, ferroviaires ou maritimes) qui envoient sans arrêt des véhicules qu'il faut orienter dans la bonne direction de façon plus en plus rapide.

Tous ces jeux, et ceux des zombies me semblent plus emblématiques que les autres, sont des jeux qui simulent des microattaques perpétuelles, sous forme de vagues de microactions à faire, toujours plus nombreux et rapides, et qui tentent de vous submerger jusqu’au K.O. final. Chaque action ne demande pas de compétence spéciale. C'est l'endurance au stress, ne pas se faire déborder, qui est vitale.

Il s'agit en fait de maîtriser la panique qui nous envahit.

Ces jeux sont de véritables exercices d’endurance au stress de notre nouveau quotidien, une façon d’apprivoiser notre vie hyperconnectée. Comment ne pas associer les vagues de courriels, les salves de SMS, tweets et autres messages Facebook à autant de zombies qui nous assaillent? Tous les moyens sont bons pour apprivoiser le stress qu’on associe à l’accélération de la vie.

Devenir zombies

Dans les films de zombies, la peur viscérale tourne toujours autour de cette notion qu’il faut éviter à tout prix de devenir un zombie aussi. Or, qu’est-ce qu’un zombie, sinon un être unidimensionnel condamné à attaquer chaque proie, sans réfléchir, de façon répétée et sans arrêt? Le tueur de zombies, en voulant se protéger, ne fait pas autre chose.

Ces «casuals games» sont des artéfacts d'une robotisation de nos vies: simplifier les tâches, les rendre «exécutables» en 2 minutes, retirer toute intelligence dans chaque minuscule action pour accélérer le processus global.

Les sports individuels sont des apprentissages à la compétition; les sports d'équipe nous forcent à développer la coopération. Les «casuals games» nous forment dans notre quotidien à recevoir un flot encore plus grand d'information et à ne pas paniquer. À accélérer et faire accélérer. Et à aimer ça.

Source Image

Les médias sociaux augmentent-ils la "morbide obésité des points de vue" ?

«Aussi curieux que cela puisse paraître, les médias n'ont pas la capacité de clarifier les débats» raconte Marc Angenot, professeur à l'Université McGill, «théoricien de l'argumentation», auteur de «Dialogue de sourds», dans un article de Stéphane Baillargeon ce matin, dans le Devoir «Dans le meilleur des cas, ils peuvent faire sortir le lièvre du trou, ce qui est déjà bien. Dans le pire, ils savent souffler sur les braises puisque, plus ça s'engueule, plus c'est excitant pour les médias. Seulement, ils n'ont pas le pouvoir de La Pravda pour dire ce qui est bien ou mal, et dans une société démocratique, c'est très bien ainsi.»

Chaud devantDans cet article portant sur le sens du débat, de la persuasion et de la conviction, il peut paraître curieux que les médias semblent impuissants à aider la population à «faciliter la réflexion».

Qui peut le faire, alors? Les intellectuels?

«Ce rôle très dernier-siècle serait pratiquement disparu avec le repli des universitaires dans leur tour d'ivoire surspécialisée.» suggère Baillargeon un temps. «Mais est-ce vraiment le cas? [...] les intellos parlent, constate-t-il, mais en vase plus ou moins clos. Ou bien ils s'y prennent mal, ou bien leur parole n'est pas relayé [en raison de] la difficulté de percer les grands médias pour alimenter les débats» conclue-il en s'appuyant sur les paroles de Dominique Garant, professeur à l'UQAM.

Le débat sur le débat

Je ne suis pas sûr de ce que Garant avance en déclarant ça, mais s'il entend que le débat manque «de personnes compétentes» pour porter un «argument vraiment convaincant», comme on apporte l'arrosoir pour remplir la cruche, je ne suis pas sûr qu'on a réellement avancé sur cette question.

Angenot, dans son livre justement, Dialogue de sourds, souligne l'aporie d'en appeler à une autorité pour faire avancer le débat. Ce raccourci ne fait que repousser le moment où on se fait convaincre.

L'argumentation d'autorité est «un expédient: on n'a "pas le temps" de tout redémontrer, on renvoie à l'autorité établie.»[p.77] Pour accepter l'autorité de l'intellectuel dans le débat, il faut avoir a priori accepté son autorité, donc son point de vue, donc il n'y a pas de débat. On n'a qu'à laisser les intellectuels discuter entre eux, «dans leur tours d'ivoire surspécialisé»

L'autorité de l'autorité

Pas que j'en ai contre l'argument d'autorité, au contraire, mais je me demande, comme Angenot dans son livre, si tout débat sociétal n'est pas «un dialogue de sourds» où chacun campe dans sa position rhétorique. Tout de même, «[l]e monde raisonné et débattu est indémontrable ce qui ne dispense pas de raisonner avec autant de force que possible justement parce qu'aucune argumentation ne sera décisive» [p.426]

Les médias sociaux pour se réchauffer avant d'agir

Si les médias «n'ont pas la capacité de clarifier les débats». Que font-ils alors? Ils sont des relais, des brasseurs d'idées, des amplificateurs de signaux.

Tout média grand comme petit, institutionnel comme social, est un vecteur de propagation d'idées dans la société. Les médias sociaux, eux, ont accéléré le processus de diffusion. Ils permettent le «shared awareness» comme le dit Clay Shirky dans Political Power of Social Media, dans le dernier numéro du Foreign Affairs, c'est à dire l'habilité de chaque membre d'un corps social de non seulement comprendre la situation en cours, mais de savoir aussi que d'autres le sont aussi.

Ce que les médias sociaux ont apporté de nouveau est l'abaissement des coûts de distribution auparavant prohibitifs de certains messages «non mainstream». De là à dire que «les nouvelles technologies [favorisent] une suralimentation du débat, jusqu'à la morbide obésité des points de vue», il n'y a qu'un pas, que Baillargeon suggère comme question dans son article.

Agir avant que ça chauffe

On devra bien y répondre un jour, à cette question, maintenant que la démocratie a bouclé la boucle en permettant à ses citoyens de s'exprimer sur tout et son contraire; comme fait-on pour faire avancer le débat? Le réchauffement planétaire n'attendra pas que le dernier humain soit convaincu pour sévir.

Photo Source (c)

Faut-il être un peu aristocrate?

Eric Fottorino, pour Le Monde, et republié dans le Devoir, a posé quelques questions à Umberto Eco à l'occasion du lancement en français de son dernier livre (De l'arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l'interprétation, Grasset). Une question a attiré mon attention.

Q: Pensez-vous que le savoir et la connaissance seront toujours diffusés par de l'écrit sur lequel on s'appesantit, ou au contraire que la culture de la vitesse, celle d'Internet, va finir par affecter notre capacité de jugement?

Umberto Eco: Je crois qu'il faut rétablir une culture des monastères, qu'un jour ou l'autre -- peut-être serais-je mort avant -- il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères, peut-être à la campagne, comme les amish de Pennsylvanie. Là, on garde la culture, et le reste, on le laisse flotter comme il flotte. Avec six milliards d'habitants sur la planète, on ne peut prétendre qu'il y a six milliards d'intellectuels. Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là.

(source)
D'emblée, on est frappé par cette question qui sépare en deux la culture. D'un côté, la "culture du savoir et de la connaissance" qui se transmettrait (et se définirait) par son véhicule privilégié (l'écrit) et de l'autre une "culture de la vitesse" qui affecte l'organe même de la rationalité ("capacité de jugement") au point de ne plus représenter le savoir même, ni la connaissance (sinon, on ne les aurait pas mis en opposition) et qui ne se définirait que par sa modalité (la vitesse de transmission).

Je ne sais pas s'il sous-entendait Wikipédia, Twitter et les forums dans la culture de la vitesse, mais quant au véhicule, il n'y a pas plus "écrit" que ceux-là. Alors d'où vient l'opposition?

Le danger de "l'immédiat", concept porté à son paroxysme, et à bout de bras, par Paul Virilio (hanté par "l'accident intégral" de la société de l'information --et dont je ne partage pas les conclusions comme exprimé dans mon billet en 2009, Virilio et la peur de l'immédiat) est probablement surévalué, mais suffisamment pertinent pour poser la question à Eco.

À quel point faut-il se formaliser que, non seulement Eco ne relève pas la rhétorique de la question, mais qu'il la défend presque ("Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là")

L'aristocratie, à mon avis, refuse aux autres un statut et les outils pour s'émanciper. Le web 2.0 a démocratisé l'accès aux outils, pour les pros comme pour les amateurs. L'élite refuse de voir les avancées parce qu'elle considère que la plèbe ne saurait ni bien l'utiliser, ni en faire quelque chose de noble -- en général sur la base de critères que seule l'aristocratie "maîtrise" (définition tautologique): la culture est ce qu'elle déclare culture.

Et la "culture", c'est le "livre". Ce qui donne des déclarations comme «Pour permettre aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète. En 140 caractères, on n'a pas beaucoup le temps de faire ça.» (dixit la présidente d'honneur du Salon du livre 2010 de Montréal). Un peu comme si on réduisait la littérature au Harlequin. Ou la télé aux télés-vérité.

Et pourtant, Twitter, pour qui se concentre bien (tiens donc! un verbe d'action qui n'est pas réservé au livre!) sur les bonnes sources, «permet aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète».

La preuve: cet excellent article Christian Liboiron sur l'ouverture (ambivalent) du Salon du livre de Montrtéal sur le XXIe siècle.

Le devoir de se taire

Poussons un peu plus loin le débat sur le silence, l'authenticité et la critique en ligne à l'ère du 2.0 (voir mon billet d'hier L'authenticité doit-elle être violente?).
Alex 661 Il ne serait pas nuisible de lire le dernier papier de Christian Rioux. Dans sa chronique de ce matin [abonnement; cache], il prend à partie une jeune étudiante de cinquième secondaire (Alex661). Elle s'est exprimée dans les commentaires du blogue du Devoir sur la réforme en éducation au Québec, dans un langage confus et truffé de fautes. [voir son texte]

Précisons que ni le nombre de fautes ni l'articulation des argumentations (du «niveau de la fin du primaire») ne l'incommodent au point d'en faire un article. Il est par contre outré par «l'absence totale d'inhibition chez son auteur.»

L'art d'écrire et non le besoin de s'exprimer
«Personne n'a jamais expliqué à Alex qu'avant d'écrire, il fallait d'abord apprendre à se taire — c'est d'ailleurs le plus difficile. Qu'il fallait lire beaucoup avant de songer à énoncer une petite idée. Qu'il valait mieux faire de nombreuses rédactions sur l'automne et peut-être même apprendre quelques poèmes par coeur avant de penser à avoir une opinion. Et que le vrai travail ne commençait qu'au moment de se relire.»
Il prône le devoir de silence, en quelque sorte. Une auto-censure qui va au-delà de mon billet à propos du débat où Steve Proulx (Twitter ou téteux?) parlait de: «l'exhibitionnisme stratégique sur les réseaux sociaux [qui] a créé [... ] la foire du jovialisme 2.0. Le web 2.0 est le « au royaume de la tape dans le dos», dit-il.

Rioux, lui, dit, au fond, et c'est plus radical: sans la méthode d'écrire correctement, ne dites rien.

À qui appartient la langue écrite?

«L'irruption des blogues et des opinions de toutes sortes dans Internet nous rappelle que l'opinion n'est pas notre privilège» a dit Edwy Planel , ancien directeur de la rédaction du Monde et maintenant fondateur de Médiapart, l'un des intervenants au colloque international sur l'avenir du journal indépendant.

Dans un monde d'autopublication, tout le monde a son mot à dire (cf la fameuse épidémie blogueuse du même Christian Rioux).

Rioux accuse la réforme scolaire d'avoir encouragé les jeunes à donner leur opinion sur tout et n'importe quoi. «Incitée à s'exprimer le plus librement possible, notre étudiante a donc choisi en toute logique de se "libérer" aussi des contraintes de la langue.»

Ce qu'il lui reproche le plus, «c'est l'absence de compréhension de ce qu'est la langue écrite».

Il n'a pas tort.

Opinion sous-entendue

Attention, la prémisse sous-entendue est : il existe des règles de combat dans la joute de l'écrit qu'il faut respecter.

Autre sous-entendu possible: la désacralisation de l'écriture est devenue un mal répandu. Comme l'art chevaleresque tombé en désuétude ou la fin des combats en ligne lors des guerres d'indépendance en Amérique; une «façon de faire» passe à la trappe.

Pendant que l'élite pointe du doigt la désacralisation de l'écriture, l'écrit évolue aujourd'hui pour quitter la sphère des oeuvres littéraires et rejoindre le langage parlé : désacralisation qui rime avec démocratisation.

Là où Steve Proulx dit que «la critique [sur Internet] est tout à fait légitime» (en réaction à la «moumounerie de la gentillesse 2.0» (comme surnommé par Michelle Blanc), Rioux répond, oui, mais avec la forme!

L'authenticité doit-elle être violente?

L'anonymat sur Internet a apporté son lot de désolation. Spam, troll, vulgarité et lynchage. L'arrivée de l'identité numérique en serait-elle l'exact opposé?

WarhammerSteve Proulx, du journal Voir, pense que oui et emprunte ces mots à Teddy Wayne du USA Today: «nous nageons de plus en plus dans une sorte d'Internet "aseptisé", où le ton badin est utilisé à toutes les occasions. [...] Facebook et Twitter, c'est la mort de l'authenticité...». Nuançons.

Steve Proulx insiste pour dire que «la critique est tout à fait légitime. Plusieurs, d'ailleurs, pensent la même chose. Mais personne ne le dit.» Il y a comme une retenue sur les réseaux sociaux. Mais encore plus de retenue sur Facebook que sur Twitter. Car, et Michelle Blanc le souligne bien dans sa réponse à Proulx, Facebook «est une collection de ce que l’on nomme " des amis " ».

«On est solidaire de toutes les causes. On aime tout ce que font nos amis. On félicite en série. Et quand c'est l'anniversaire de quelqu'un, on beurre son babillard de fleurs.»Ce débat porte sur la responsabilité de sa voix en public. Blanc répond«[Sa] vision « moumounesque » de la gentillesse 2.0 est donc à mon avis très parcellaire.» Essayons de discerner pourquoi elle est parcellaire.

Identité, authenticité, voix

Ce qui se discute ici, c'est la responsabilité de sa voix en public. Et Twitter/Facebook ne fait que rendre formelles des contraintes qui existaient avant. En utilisant les médias sociaux, nous y associons notre identité et notre voix.

Or, notre voix ne nous appartient pas tout à fait. Et oui! Notre personnalité dans la sphère publique n'est pas entièrement sous notre contrôle. Même dans le monde merveilleux de l'autopublication, on ne publie pas tout ce que l'on veut. Une certaine pression existe.

Paroles publiques, pas de lieux privés


L'usage des médias sociaux est une prise de parole en public. Si tu veux parler contre quelqu'un, il est impossible que cela se fasse dans son dos : toute parole est obligatoirement frontale. Il n'y a pas de place pour «parler dans le dos de quelqu'un». Il n'y a pas de revers, tout ce que l'on affirme sur quelqu'un lui arrive aux oreilles (ou sur son agrégateur). Tout finit par se savoir (ou se faire indexer).

Or, nous ne sommes pas prêts à parler contre quelqu'un devant lui, tout le temps, tout de suite. Il faut des arguments. Il faut se préparer à se battre, à essuyer des coups et répondre. Twitfight, flame, trolling. C'est inévitablement violent (à tort ou à raison). Ce n'est pas quelque chose que l'on fait tous les jours. Le silence est alors parfois un bon sanctuaire.

Auto-censure

Un certain consensus de respect s'installe. Ce qui émerge c'est une stratégie de respect et de construction où nos voix se mélangent et où les médisances n'ont pas facilement leur place (une parole méchante est si facilement échappée). Sur le web, chacun a une authenticité contrôlée, comme dirait Michelle Blanc.

Ou alors, puisqu'il n'y a pas d'échappatoire, la confrontation ne peut être que violente puisqu'il n'y a pas d'autre soupape. L'anonymat permet ça. La distance ou l'ignorance aussi. Ou la détermination d'avoir raison.

Ce qui tend à se mettre en place c’est donc ça: le respect et de la construction de bonne relation. Si je sais que l'autre va lire (éventuellement) ce que j'ai écrit, je dois l'écrire en conséquence. À terme, on protège ainsi notre espace et respecte celui des autres. Une forme d'auto-censure...

Authentique

Être soi-même, ce qu'on appelle être authentique, et c'est ce que vise Proulx, n'implique pas le laisser-aller à toutes ses impulsions. Mais que le surplus de civilité remarqué dans les réseaux sociaux ne le surprenne pas. Il y a tant de choses à faire dans les merveilleux mondes numériques, que tout différent ne mérite plus bataille. Et si on peut étendre cette civilité au-delà de notre cercle et englober une grande partie de la population, grand bien nous en fasse...

Vivre dans des flux

La popularité d'un blogue est-elle uniquement liée à l'abondance de ses écrits ? La chercheuse Susan Jamison-Powell (Sheffield Hallam University) trouve que le facteur déterminant est le nombre total de mots écrits par la personne durant la semaine. Pas la qualité de ses écrits. (via L'Atelier).

flux En observant 75 blogueurs (anglophones) sur livejournal.com, elle a trouvé que plus on écrit, plus on a de lecteurs (étude en résumé, anglais, PDF).

La quantité et la régularité sont deux facteurs importants pour s'attirer une «popularité» (La Tribune de Genève avance même que la régularité compte moins que la longueur).

Clay Shirky dans «Les Lois du pouvoir, les Blogues et l'Inégalité» («Power Laws, Weblogs, and Inequality») avait déjà constaté en 2003 que «les blogues les plus populaires sont ceux mis à jour quotidiennement et surtout que la popularité d'un blogue ne se décide pas, mais résulte "d'une sorte d'approbation distribuée émanant des autres blogues.» (lien via Emily Turrettin, Les Quotidiennes).

L'étude n'est peut-être pas si surprenant en fin de compte: écrire est le seul vecteur d'influence (le non-verbal est absent), il y a donc une surpondération pour un usage accru de l'écrit.

Ce qu'il y a de nouveau, c'est le développement de tout cet écosystème autour de la surabondance de l'écrit.

Nous entrons dans un monde de flux

On assiste à la fois à une comptabilisation de la «popularité» (on mesure de l'audience et non la notoriété de l'émetteur) et à une redéfinition du contenu de qualité sous une forme de «flux quantitatif»

«Les flux font se succéder rapidement des séquences d’informations sur un thème. Il peut s’agir de microblogs, de hashtags, de flux d’alimentation RSS, de services multimédias ou de flux de données gérées via des APIs.» disait Nova Spivack (source Archicampus.net

Cette métaphore est puissante. L’idée suggère que vous viviez dans le courant : y ajoutant des choses, les consommant, les réorientant.” disait Danah Boyd (source "Streams of Content, Limited Attention: The Flow of Information through Social Media".) (cité et traduit par Hubert Guillaud, InternetActu).

On a maintenant la possibilité de créer, mixer, remixer, relier, hyperlié et diffuser tous les contenus y compris les siens, mélangeant autorités et autoproduction. La chaîne de distribution de l'information traditionnelle déraille et de nouveaux acteurs émergent grâce à de nouvelles règles.

Dans ce contexte, les plus gros «arroseurs» reçoivent une plus grande attention. C'est un jeu de visibilité qui ressemble à un jeu à somme nul. Si je suis plus vu, tu l'es moins. L'attention se dirige vers ceux qui ont le clavier agile et prolifique.

«En offrant la même audience à chacun, on distribue le pouvoir d’attention à tous» écrivait Hubert Guillaud. Mais la redistribution de l'attention vers les «plus populaires» devient une pression quotidienne qui est un véritable ticket modérateur pour les blogueurs. Entre qui veut, mais reste qui peut.

Ratio «placoteux» / «élite»

«Il ne faut pas non plus noyer les lecteurs», ajoute Christophe Thil, interviewé dans l'article de L'Atelier il est essentiel de veiller à la pertinence des articles que l'on publie. [...] on évite le bruit [...] un blogueur qui vous submerge d'informations risque fort de perdre en audience».

Vrai. Mais je crois que l'on fait fausse route en conservant une pensée de «destination» et non de flux. Les journaux et les émissions de télévision se pensent encore comme des destinations. Or, dans une économie de flux, il n'y a pas de «destination». Ou plutôt c'est un concept fluctuant. Les liens renvoient toujours ailleurs.

Nous assistons à une «décentralisation tous azimuts» où le pouvoir est transféré en «périphérie» -- où on assiste à la montée en puissance des noeuds d'un réseau condamné à «écrire» pour exister. On pourrait aussi dire: c'est plutôt un rééquilibrage des ex-sans-voix.

L'élite d'ailleurs ne s'y trompe pas et traite de «communauté de placoteux»* ces hordes de sans-culottes qui dévaluent la parole en inondant le marché de mots au rabais. C'est une des conséquences navrantes de l'alphabétisation des masses: l'écrit s'est démocratisé pourrait-on les entendre dire.

Savoir profane

La recherche, l'acquisition, la transformation et la diffusion du savoir passaient autrefois par le transport et hier les médias de masse. Le flux est aujourd'hui en mesure de modifier la nature même du savoir, sa consommation et sa production.

Oui, on suit ceux qui écrivent beaucoup, car leurs flux de billets créent un continuum qui ressemble le plus au flux de la vie, où les récits gagnent en instantanéité tout en évitant cette élite qui s'interposait jadis entre nous et ce qu'elle décrivait.

Oui, on écrit beaucoup, mais on peut s'inscrire dans les flux, converser et réalimenter à notre tour ce flux pour d'autres.

Consommer pour comprendre, produire pour être pertinent comme le disait si brillamment Danah Boyd.

(929 mots --ça me classe où cette semaine? ;-)
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*Pour les Nathalie Petrowsky qui pensent que les blogueurs dorment au gaz (pcq ils n'ont pas fait des «ripostes cinglantes» à Madame Bissonnette) j'ai beaucoup écrit sur le sujet en 2005 et 2006. Rien de cinglant. Juste du sensé. Mais c'est derrière nous, maintenant.

La blogosphère et les médias
Internet est un amplificateur de phénomène
Il faut le downloader pour le croire
Blogueurs, journalistes, même combat
Déformation pouvoir-professionnelle
Développement du savoir profane
La société des chroniqueurs
10 facteurs de crédibilité pour votre site webCroire/berner
Le problème du filtrage de l'information sur Internet
Qui croire quand informations et connaissances circulent librement ?

Image: Moebius

Révolution rhétorique?

Narcissique, futile, décadent. Quels ne sont pas les qualificatifs que nous n’entendons pas à propos de la génération Internet. Le plus grand médium écrit de tous les temps, Internet demande pourtant un alphabétisme plus que basique. Rhétorique, stylistique, pragmatique sont en passe de se voir révolutionner par la base comme jamais depuis longtemps.

«new litteracy»Andrea A. Lunsford, professeur à l'Université de Stanford n'hésite pas à aller plus loin: "I think we're in the midst of a literacy revolution the likes of which we haven't seen since Greek civilization" rapporte Wired dans sa dernière édition (en).

Nous oublions bien vite qu'avant Internet la majorité des citoyens n'avaient plus aucune incitation à écrire après l'école ( sauf pour les travailleurs du savoir).

Produire un texte n'était que l'apanage d'une minorité.

Cette expertise se démocratise et Lunsford a trouvé que jauger une audience (on écrit toujours pour une audience) et adapter son ton et sa technique d'écriture pour "passer leur message" devenait une compétence de plus en plus répandue et recherchée.

Voir l'article écrit par Clive Thompson qui n'est pas très long (en anglais): Clive Thompson on the New Literacy (630 mots, 3 min)

Objet trouvé
J'y ai trouvé une notion intéressante : le «kairos», pratique de rhétorique qui gouverne le choix d’une argumentation, dans un but persuasif.

Je m'empresse de voir comment il s'applique à notre domaine.

  • Envoyer un gazouillis à la bonne heure pour maximiser sa diffusion;
  • Usage des mots clefs ou de hastags pour augmenter la probabilité de reprise;
  • Technique de suivi (following);
  • Échange de liens
  • "Followfriday"
Ce sont autant de manières d'attirer l’attention des auditeurs pour augmenter les chances que son message passe. Autrefois réservé aux médias de masse, le «kairos» se démocratise et prend des formes nouvelles. Intéressant.
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Image: Smithsonian

Virilio et la peur de l'immédiat

« L'immédiateté est le contraire de l'information » Paul Virilio, source JDD.

Ce penseur de la vitesse, depuis plus d'une décennie, contemple une fois de plus que "l'Histoire s'accélère". Dans le Journal du Dimanche (JDD), il y va d'une petite tirade contre Twitter.

«Prenez l'Iran. Au moment où l'empathie devenait réelle, Michael Jackson est mort, et c'était fini. On a célébré le dieu mort du show-biz, universellement et instantanément, et l'Iran a été chassé de l'immédiat. L'instant était passé.»

Il a raison. Twitter a joué le rôle de révélateur de l'épiderme des peuples. Mais il passe sous silence le fait que c'est Twitter, l'immédiat, qui a amené l'Iran sur la scène médiatique d'où il serait passé inaperçu. Le phénomène Jackson n'avait pas besoin de Twitter pour occuper la une et le prime time.

«Plus on entre dans l'accélération des phénomènes, plus on brouille les repères. On n'a plus d'affrontement entre la vérité et le mensonge, mais une succession toujours plus rapide d'instants irréfutables: des émotions globales, synchrones, instantanées, à l'échelle du monde entier

Accélération et réflexion ne font pas bon ménage. Paul Viriio le répète depuis longtemps. Il cherche à démasquer l'instantanéité trompeuse comme source d'une catastrophe appréhendée.

«La démocratie s'adresse à un corps social réfléchi, pas à un agrégat d'individus rois faussement unis dans une émotion collective. Tant qu'on n'aura pas pensé ce problème, on n'arrivera pas à inventer une démocratie de notre temps. Il faut inventer une "économie politique de la vitesse"».

Mélange tes codes
Quand il dit que l'immédiateté est le contraire de l'information, il fait malheureusement l'amalgame entre la vitesse du signal et le contenu du message. Si nous devions intégrer les gazouillis de Twitter comme autant d'influx nerveux, comme des lignes d'instructions, l'immédiateté ne serait pas seulement nuisible, mais impraticable.

Il faut rester pragmatique: un gazouillis de Twitter n'est qu'un signal, retransmis si affinité, mais pas plus instructif qu'un gros titre dans un journal. Disons qu'il possède la faculté d'être "immédiatement propagé" s'il rencontre une ligne de résonance dans la culture des twitternautes. Sans plus.

Dire que l'immédiateté est le contraire de l'information, c'est dire que le transport du signal n'est pas le contenu du message...

Alerte dans le twitterspace
Peut-être que l'on simplifie beaucoup sa pensée en se limitant à quelques extraits, mais ça suffit pour comprendre que la vitesse effraie Virilio: hystérisation des foules, folies irrationnelles des marchés, pensée plate et sans recul - voir Alerte dans le cyberespace ! qu'il a écrit en 1995 dans le Monde Diplomatique à ce sujet.

Soit. Et son appel est entendu ("penser la vitesse et son incompatibilité avec la réflexion démocratique"). Il n’y a jamais d’acquis sans perte, dit-il. Un acquis se traduira nécessairement par une perte (il reprend une formule d'Hannah Arendt "Le progrès et la catastrophe sont l'avers et le revers d'une même médaille." On invente le train? On invente le déraillement - lire "Le krach actuel représente l'accident intégral par excellence" sur le Monde).

Il suffit de ne pas prendre les mouvements des tags populaires pour des votes démocratiques.

Redistribution
Mais faut-il avoir peur de l'immédiat pour le reste? Dans une société de l'information, la mise en place des éléments du nouvel écosystème exige la présence d'outil de partage démocratique de l'information. Ces outils sont tout aussi puissants et rapides que ceux qu'avaient les magnats du début du siècle dernier. Ils sont seulement mieux distribués.

Dans le cas précis qui nous concerne, Twitter, en tant qu'outil de distribution d'information électronique, il n'y a aucun sens de recevoir l'information "plus lentement": l'instantanéité de la transmission est nécessaire. Je parle ici de sa réception -peut-être que dans son émission, pour certains, un délai peut-être bénéfique ;-)

Mais l'instantanéité de l'internet est le contraire de l'instantanéité de la télévision. Ce serait même l'inverse, comme le dit ThierryL dans un commentaire chez Narvic, "contrairement à la continuité vidéo de la télévision sur laquelle on ne peut pas revenir, on a tout le temps du monde en tant qu'utilisateur de lire et relire les textes, voir et revoir les vidéos."

Enseigne-t-on ça au jeunes ? En tout cas, on l'enseigne aux journalistes en Chine: Twitter Seen As Tool For Social Change In China
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Référence : L'instant contre la démocratie, par Paul Virilio (sur le Journal du Dimanche)
Plus d'info:
Interview de Paul Virilio : infantilisation et temps réel (vidéo chez les Humains associés)
Un paysage d'événements. Entretien avec Paul Virilio (1995 sur la République des lettres)
Dromologie : logique de la course (1991 sur Multitudes)
Paul Virilio : "Le krach actuel représente l'accident intégral par excellence" (2009, Le Monde)
Paul Virilio : la crise actuelle est sans référence (2009, vidéo sur Utime)

Votre nom ne vous appartient pas

Vie professionnelle, vie relationnelle et vie personnelle devraient-elles faire partie de tout réseau social en ligne?

Ce qui était posé comme une affirmation sur Twitter ce matin, je le tourne en question ici. C'est qu'il me semble qu'il y a matière à se poser une préquestion : veut-on mélanger vie professionnelle, vie relationnelle et vie personnelle dans les réseaux sociaux?

Si on sépare vie en secteur professionnel, relationnel et personnel, c'est qu'ils sont déjà des zones étanches avec leur propre logique interne. Le choix de les mélanger demande de savoir à qui ces secteurs appartiennent avant.

Vie personnelle: le propriétaire de cet espace, s'il est mature, doit être capable de décider lui-même des traces qu'ils laissent sur le réseau. Où il les laisse est une autre question. On a encore en tête l'histoire de Marc L.

Vie relationnelle: nous sommes copropriétaires de cet espace. La vie amoureuse ou familiale sont des sous-secteurs qui méritent un niveau de protection supérieure ou du moins peuvent et devraient être traités séparément. La vie publique relationnelle doit, elle, cogérer sa présence en fonction des autres espaces de vie personnelle de ceux et celles ont a une "relation". Facebook offre cet espace de coprotection (pour voir la vie relationnelle d'un groupe, on doit faire partie de ce groupe).

Vie professionnelle : elle est et a toujours été la sphère publique de toute personne. On en contrôle une partie, mais elle de l'ordre public. C'est presque un devoir d'être en ligne pour contrôler son identité. J'affirmerais même que nous ne possédons pas notre nom. Je m'explique un peu plus bas.
Si on accepte que la vie relationnelle doive être corégie et qu'il faille alors la cultiver dans des réseaux sociaux protégés (à la Facebook), que penser des deux autres?

La vie personnelle et la vie professionnelle s'opposent. Elles s'opposent, sur le réseau, dans le sens qu'elle réclame le même territoire (soi-même) alors qu'elle devrait occuper deux territoires distincts (le soi intime et le soi public). Dans la vraie vie, cette contradiction se résout en ayant une attitude différente selon le lieu (public ou privée). On agit différemment si on est en situation de "vie publique" ou de "vie professionnelle ".

Traçabilité de vos vies
Sur le web, les deux vies par leurs traces se côtoient simultanément : deux profils ouverts, personnels et professionnels, ouvrent simultanément aux deux sphères respectives le contenu l'une de l'autre sans filtre. Il n'y alors pas de vie professionnelle ou personnelle distincte. C'est la même vie aux yeux de ceux qui y accèdent à travers les réseaux sociaux (prenons ici le cas de deux profils distincts, mais ouverts à tous).

C'est ce qui m'amène à dire que nous ne possédons pas notre nom. Nous n'avons jamais possédé notre nom. Internet n'y est pour rien. Votre nom est associé avec la compagnie qui vous emploie. Essayez de parler en votre nom personnel sur les réseaux à propos d'un élément extrêmement dérangeant pour votre compagnie. De multiples exemples parsèment la blogosphère.

Votre nom ne vous appartient pas
Pourquoi? parce que sur le réseau il est un mot clef avec lequel on peut faire une recherche. Votre nom ne vous appartient pas parce qu'il ne vous permet pas de vous réfugier dans votre vie personnelle (et que vous souhaitiez les amalgamer volontairement, c'est à votre guise, mais mon point tient quand même, vos deux vies ne sont pas séparées et deviennent publiques, donc professionnelles).

Notre nom ne nous appartient pas, car il était déjà public.

Dans les réseaux sociaux, sur le web, comme dans la vraie vie, si vous souhaitez une vie personnelle, il faut la protéger. L'anonymat est une façon de conserver son identité (en général, seuls les intimes savent qui se cachent derrière un nom anonyme).

En public, votre nom appartient à tous, car il est la clef de recherche. Que vous soyez à votre compte n'y change absolument rien. Vous ne faites que reprendre le contrôle du domaine, mais vous êtes à la merci de votre réputation. Vous devez respecter votre propre réputation que vous vous êtes créée. Vous ne faites maintenant que le gérer en fidéicommis. Et si vous le faites bien, vous en contrôlez ce qui en émane, pour vous permettre de créer une vie personnelle ailleurs...

Sur l'identité numérique:
2 barcamps à ne pas manqué via @eogez

Lille 28 mars You on the web premières Rencontres sur l’identité numérique, l’e-réputation et le personal branding en région Nord Pas de Calais.
Paris 4 avril E-Reputation (une centaine de place à la Cantine) ) E-reputation débat public ou privé? Gère t’on de manière différente l’e-reputation d’une personne et d’une entreprise?

Dejeuner avec Heidegger

J'ai toujours dû lutter dur avec la pensée de Heidegger. Premièrement, il faut se faire violence pour comprendre qu'il y a effectivement une pensée cohérente (et non une forme de poésie dégénérée). Et deuxièmement, il m'arrive fréquemment de me retenir pour ne pas balancer le bouquin par la fenêtre tellement on peut penser que l'on me mène en bateau. Penser l'internet est un peu pareil.

HeideggerC'est pour ça que j'ai toujours trouvé plus facile de lire les critiques de Heidegger que lui-même. Avec la philosophie allemande, on ne sait jamais si on a affaire une mauvaise traduction ou si réellement l'auteur cherche à nous rendre comme l'être-qui-est-là-à-se-prendre-la-tête.

Les gens à qui je donne des formations ces temps-ci (des producteurs télé et cinéma) sont à la fois fascinés et horrifiés par Internet. Mais je me demande si parfois s'ils ne voient pas les consultants web comme Heidegger (pour ma part j'espère que non) quand on parle des traits cabalistiques des réseaux comme flux web, conversation, architecture de participation, identité, etc.

Les chemins qui mènent nulle part
Voilà que je tombe sur un récent billet de Tribak Ahmed sur son blogue "Penser" (Heidegger et le chemin) qui me donne enfin à comprendre un concept porté par Heidegger qui m'a toujours semblé attirant, mais incompréhensible: les promenades dans les chemins de la forêt (dit comme ça ça fait bizarre, mais Heidegger parle de Chemins qui mènent nulle part ("holzweg" - littéralement chemin dans le bois), de l'Etre (oui avec un E majuscule) et l'étant). Parler d'Internet entre initiés peut avoir l'air aussi abscons parfois.

Tribak résume la pensée de Heidegger dans son billet et je serais flatté si vous m'accordez l'intelligence de pouvoir vous en faire un résumé (supplémentaire) sans rien déformer ni vous ennuyer --vous ai-je déjà ennuyé auparavant? ;-)

"Penser c’est comme l’acte de marcher dans une forêt où les chemins ne sont pas sûr ". Ce sont les holzwegs. À n'importe quel moment on peut finir dans l'impasse. "[M]ais cela ne veut pas dire que ces chemins sont totalement bouclés, puisque les forestiers et les bûcherons s y connaissent parfaitement dans ces chemins imprévus".

Se sentir perdu
On peut se perdre donc, mais on ne s'y perd pas forcément. Certains se perdent, alors que les bûcherons s'y retrouvent.

"Les deux savent bien ce que veut dire marcher dans ces chemins qui pour eux mènent là où ils veulent ; par contre, ceux qui n’ont pas le savoir et l’expérience de la forêt n’arriveront nulle part, ils ignorent ces chemins."

Vous ne connaissez peut-être pas la densité des livres de Heidegger, mais si vous avez jonglé avec l'idée de le lire, ça c'est un antisèche à écrire sur la page frontispice.

"La forêt est donc pénétrable et même facile à traverser par les uns, mais très compliquée pour les autres." La forêt est la métaphore de la pensée (autre anti-sèche à rajouter). "Ainsi est le chemin de la pensée ! Il est plus clair pour ceux qui en ont l’expérience, ils y passent en faisant usage de leurs expériences, cela ne veut pas dire que ces chemins sont faciles pour eux, mais ils ont conscience de son aspect imprévisible."

Vous venez probablement de vous épargner la lecture du bouquin quoique je crois que c'est sûrement une lecture essentielle pour les philosophes comme d'aller à Lourdes pour les chrétiens.

Se perdre sur les chemins de la pensée qui ne mènent nulle part
Tribak écrit "Le chemin de la pensée n’est pas un espace plat et organisé, il est tortueux et appelle à l’attention puisqu’il est imprévisible [...] il est plutôt à découvrir, ou pour mieux dire, il est à dévoiler ! Par la force de l’interprétation." Je crois que la compréhension sur Internet suit un cours similaire.

L'interprétation est une force qui mène le web, via la blogosphère entre autres. Mais c'est à travers ces interprétations que l'on peut avancer (et je dois alors m'inscrire en faux contre cette idée que "la machine Internet" est un cerveau global).

La compréhension de l'impact d'Internet passe par de multiples interprétations. Ceux qui sont perdus dans la forêt d'Internet rencontrent des bûcherons qui leur indiquent peut-être des directions différentes.Le passant cherche une carte quadrillée. Mais les bûcherons savent qu'ils suivent chacun leur Holzweg. Ils mènent tous au bon endroit.

Bon déjeuner ;-)
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Heidegger et le chemin, 1300 mots, de Tribak Ahmed , blogue "Penser"
Chemins qui ne mènent nulle part, 661 pages, de Martin Heidegger, Gallimard, idées.

Les prénumeriques

"Les prénumériques regardent l’heure sur une montre, ils trouvent leur chemin sur une carte pliée en accordéon, [...ils] écoutent la météo sur leur poste de radio, regardent les infos routières à la télévision. Pour préparer leurs vacances, ils vont dans une agence de voyages et ils prennent les dépliants avec les horaires de trains. Au retour, ils font développer leurs photos et en font des doubles pour leurs proches."(source)

Le iphone de mon grand-pèreVous regardiez les photos, en noir et blanc, de vos (grands) parents, toutes écornées, dans la boîte à soulier, émerveillé comme Howard Carter découvrant le tombeau de Toutânkhamon, d'avoir une vue sur "l'ancien monde".

Aujourd'hui il s'agit de se faire décrire comment nous vivions dans le pré-numérique pour retrouver ce frisson du temps disparu. Mais est-il vraiment disparu?

Jacques-François Marchandise, directeur de développement de la FING, a fait un bon billet jeudi sur "les prénumériques" pour nous dire que les temps ont changé, mais aussi que tout n'est pas changé.

"Nous retenons mieux ce que nous lisons sur le papier qu’à l’écran, et nous avons un peu peur de la disparition du livre, que nous trouvons fonctionnel et portatif, et que nous aimons bien, parce qu’il a son histoire et qu’il est dans la nôtre."

Point d'orgue
Je crois que son billet vient clore un cycle de discussion sur les "digitals native / digital immigrants" que j'ai commencé la semaine dernière [Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux et Épidémie blogueuse] :

"On est toujours le prénumérique de quelqu’un. [...] Comprendre ce qui change, c’est aussi comprendre ce qui précède". Il dit croire que "nous sommes donc durablement prénumériques; quant aux digital natives, ils naissent ou sont nés dans un monde où le numérique existe, mais où le prénumérique préexiste, et il n’y a pas lieu de s’en inquiéter, mais d’y prêter toute l’attention nécessaire."

En commentaires sur InternetActu
Philippe Cazeneuve ajoute : "Nous avons beau travailler dans des environnements numériques, la construction de nos connaissances et la capitalisation de nos expériences, la façon dont nous mémorisons les informations que nous échangeons et produisons relèvent toujours me semble-t-il de logiques qui ne sont pas d’ordre binaire."

Erwan, ajoute :"Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut avant tout de la curiosité pour la chose numérique, ainsi qu’un peu de patience. À l’époque où nous nous trouvons, ces (pré)dispositions comptent bien plus que l’âge, et ça risque de durer encore un moment…"
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Autres liens
"Enseigner et apprendre en milieu nomade" : l'intervention vidéo de Jacques-François Marchandise

Surabondance, chaos et réflexions

Voici quelques liens pour réfléchir sur le simple, le compliqué, le complexe et le chaos. Si notre société nous a habitués à "simplifier" toute situation "complexe", il semble que la maîtrise du chaos demande des qualités qui ne sont pas encore reconnues, ni systématisées.

Voici des pistes de réflexion pour penser l'accès à l'information infini et notre entrée dans l'ère des "organisations sans organisation".

My Brain Hurts
"Young & Rubican´s presentation on how technology is leaving the user behind". (via HyperConception)

Simple compliqué, complexe, chaotique
Jean-Sébastien Bouchard donne une introduction aux 4 termes dans le but d'un futur document qui aborderait les types de leadership et leur pertinence face à des situations complexes. Complète très bien les diapos de Y&R juste avant.

Du simple au complexe. A propos d'un diaporama chez JS Bouchard
Réflexions de jadlat, un Ancien du DESS CVIR, sur le même thème que le lien précédent.

Cynefin
"name of a decision making framework which has been used in knowledge management as well as other applications including conflict resolution". Point de départ du document de JS Bouchard

Complexity, Collaboration and Unconferencing
"This is a presentation about learning to make the transition to a more more sustainable lifestyle, business, school community or whatever. In advance, apologies for the 'clutter' on a few of the slides"

The Collusion of Mediocrity
"The Collusion of Mediocrity goes some way towards explaining why, all too often, unconferences and big collaborative gatherings fail to realise their full potential."