ZEROSECONDE.COM: Quand le message est rabaissé au rôle de moyen (par Martin Lessard)

ZEROSECONDE.COM

Impacts du numérique sur la communication, notre société, nos vies.

Quand le message est rabaissé au rôle de moyen

Ce que j'aime de la blogosphère, ce sont les conversations.



Elles ont migré pour la plupart sur les plates-formes de réseautage social. En partie, tant mieux. Les conversations futiles (ou personnelles) sont maintenant sur Facebook (et j'y vais pour cette raison), les conversations courtes ou relais (passer un lien) sont sur Twitter (et je l'utilise pour ça). Les questions-réponses sont sur Quora et les appels pour sortir sont sur Foursquare. Quant à Linkedin, c'est le CV constamment à jour. Google Plus est un mélange de tout ça, mais la communauté n'est pas stabilisée encore.

Mais des conversations dans Slideshare?

En général je n'y vois que des commentaires sans vraiment de lien. Mais quand ça arrive, comme dans mon cas quand j'ai déposé ma présentation Le Contenu n'a plus de valeur, ça vaut la peine de la recopier et de la remettre dans la blogosphère.
Conversation originale sur Slideshare

Michel Roland-Guill: Belle présentation, efficace et qui me pose une question, essentielle amha: le lien est-il le moyen du contenu (influenceurs, médiateurs) ou le contenu le moyen et le lien la fin? Ce qui signifierait une mutation fondamentale, et en apparence régressive: la prééminence du lien n’est-elle pas la caractéristique pré-littératique, féodale par exemple?

Martin Lessard: Je ne serais peut-être pas prêt à dire que c’est une ‘mutation fondamentale’ dans le sens que ce phénomène pré-existe au web (voir les études de Lazarfeld et son Two-Step flow), même si ce n’est peut-être pas dans le même contexte, ni à une telle échelle.

Je dirais que je tente de remettre en relief le fait que les échanges communicationnels ont une composante sociale qu’on a tendance à sous-estimer.

En titrant que le Contenu n’a plus de valeur, je pose en creux cet état de fait.

Je laisserai un anthropologue répondre à votre dernière question 

MRG: Je ne suis pas sûr qu’on ait tendance à sous-estimer la composante sociale, tout dépend du ’on’ que l’on (!) suppose.

Par exemple les outils de gestion des signets en ligne se sont appelés, au début du web 2.0, ’social bookmarking’ alors même que leur utilité la plus évidente et immédiate était dans la gestion personnelle de ses signets, ie dans leur orientation «contenu». Voir aussi aujourd’hui les réflexions d’Hubert Guillaud sur la lecture sociale, celles de Marc Jahjah sur le partage des annotations, ou celles de mon ami Christian Jacomino sur le partage de la lecture à voix haute.

Et en amont encore, il y a le travail des théoriciens du texte qui ont déconstruit la notion d’oeuvre. Il me semble qu’aujourd’hui au contraire la tendance massive est à la revalorisation de la composante sociale, votre présentation l’illustre et ce qu’elle montre, et qui me pose question, c’est que cette promotion de la composante sociale ne se limite pas à l’estimation, à l’idée que l’on se fait des échanges communicationnels, mais qu’elle concerne l’évolution même des pratiques.

’Mutation fondamentale’ est peut-être une facilité de langage, mais n’a de sens que dans le contexte particulier des échanges en ligne. D’ailleurs, s’agissant de Lazarfeld, je remarque que sa théorie vise à décrire le mode de percolation des idées, où les leaders d’opinion sont des vecteurs, c’est-à-dire que le sujet reste en fin de compte le contenu.

Votre présentation pose bien la question anthropologique (justement) amenée par l’évolution des pratiques: lorsqu’on envisage le rôle des ’influenceurs’ on reste dans le cadre de la problématique de Lazarfeld, de la diffusion des idées/contenus, mais lorsqu’on pose que le partage devient la valeur, c’est bien d’une mutation qu’il s’agit, où le ’massage’ social devient la fin et le message est rabaissé au rôle de moyen (on pourrait soutenir qu’il en a toujours été ainsi, mais il faudrait alors parler d’une ruse de la raison qui fait consonner deux logiques différentes selon un équilibre éventuellement mis en péril – mais ce serait dépasser les limites d’un commentaire déjà beaucoup trop long  ).

ML: Je dois dire que le YulContenu était une rencontre de jeunes ‘gestionnaires de communauté’ de 20 à 30 ans, pas particulièrement familier avec la théorie (je n’ai d’ailleurs pas cité Lazarfeld). C’est le ‘on’ de mon précédent commentaire.

Votre précision me fait penser que finalement je touche un sujet plus près de McLuhan que de Lazarfeld peut-être. Mais il est vrai qu’une grande partie du contenu social échangée actuellement concerne une forme de communication phatique. Mais j’imagine qu’il faudrait alors commencer à bien délimiter les termes de nos objets avant de poursuivre notre conversation.

Mais poursuivons quand même. Je vais prendre un exemple.

Je suis bien l’évolution de l’écrit et de la lecture à l’ère des réseaux (sans en être un expert comme Hubert). Je sais que si le contenu a une valeur, tout de même, elle est pourtant maintenant effectivement éclipsée dans un monde de surabondance d’information par la relation (je vais lire Hubert avant de lire Marc, parce que je le connais personnellement). La relation ne se limite pas à des rencontres physiques non plus et Marc entrera éventuellement dans ‘ma sphère d’experts’.

Par contre, n’étant plus dans un monde de rareté (relative) d’information, Marc aura grand peine à y entrer tant qu’Hubert réussit à satisfaire (saturer) ma curiosité à ce niveau. La valeur du contenu de Marc n’a donc ‘pas de valeur’ à mes yeux. Il pourra être revalorisé quand mon réseau (ma ‘sphère d’experts’) l’inclura davantage comme un incontournable (ou suite à des rencontres personnelles).

C’est effectivement le sens de ma présentation que vous résumez de si bonne manière: le message est rabaissé au rôle de moyen. La sélection des contenus (à contenu égal) se fait pour des raisons d’appartenance à une communauté (à la construction de celle-ci).

J’ai tout de même l’impression que c’était quelque chose de déjà présent dans la culture et que seul le partage à très grande échelle, comme on le voit sur Internet, le rend plus visible (d’où mon appel à un anthropologue qui connaîtrait la situation — tiens j’en connais un, je vais lui demander…)

Enkerli: (Content de voir des mentions de l’anthropologie, surtout qu’elles semblent pertinentes…) Pas facile d’embarquer en cours de route et j’ai pas tellement la possibilité de me concentrer là-dessus, en ce moment. Mais je vais essayer de contribuer à vif, après une lecture par trop fragmentaire. Un peu comme si j’arrivais dans une salle de conférence à la fin d’une période de questions. On peut dire que c’est la partie «regard éloigné» du travail anthropologique.

Donc, si je comprend bien, on parle du passage du «contenu en soi» à la «lecture sociale». Une grande question sous-jacente, c’est de situer ce changement dans un contexte plus large. Un truc qui se discute souvent, dans le contexte de l’émergence de nouvelles pratiques, c’est le degré de discontinuité entre ces nouvelles pratiques et ce qui les a précédées. Le discours sur l’innovation fait souvent appel à des concepts de «révolution», de «disruption» et de «changement fondamental». Selon ce discours, la lecture sociale est un phénomène fondamentalement nouveau, qui nécessite une description d’un ordre nouveau.

Le contrepoint de ce discours ajoute, bien sûr, une notion de «continuité», d’«évolution», voire d’«émergence». C’est le fameux «rien de nouveau sous le soleil». Dans cette optique, la lecture a toujours été sociale. (J’ai tendance à associer ma voix à ce contrechant.) Mais le discours sur la discontinuité est lui-même diversifié. On peut y entendre le «paradigme» de Kuhn autant que l’«épistémè» de Foucault (j’aime bien les rapprocher, ces deux-là). En ce sens, la lecture sociale est-elle un «changement de paradigme» (au sens strict) ou un «décalage infime, mais essentiel»? Vais répondre sur Lettrures…"

Note: La mise en page a été modifiée par rapport à l’original (retours à la ligne, hyperliens, guillemets) et j'ai fait quelques corrections orthographiques ou stylistiques mineures

Mise à jour: J,ai rajouté le commentaire de Enkerli à 12h30
Autres textes relatifs au «contenu n'a plus de valeur» sur Zéro Seconde:

Billet de départ: Le contenu n'a plus de valeur
Commentaires autour de ce billet de départ
Présentation autour de ce sujet au ContenuCamp Montréal
---

3 commentaires:

jeudi, novembre 03, 2011 6:30:00 AM hubert guillaud a dit...

En même temps, nous avons toujours eut une lecture sociale. Au temps des journaux, nous en lisions un plutôt que tous : nos modes de lectures étaient déjà orientés. Le web lui-même est un enfermement, même si on a du mal à le percevoir : http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2010/12/le-web-un-point-cest-tout-.html Le web que nous utilisons est souvent plutôt borné à ce que nous connaissons et identifions. Il reste un petit monde : http://www.internetactu.net/2011/03/15/comprendre-facebook-13-le-role-social-du-bavardage/

jeudi, novembre 03, 2011 10:56:00 AM Alexandre a dit...

Ça me fait déjà penser aux utilisations non-attendues des outils. Slideshare n’est pas vraiment un outil conversationnel et sa structure de commentaires laisse à désirer. Mais l’élément déclencheur est là. Il rend possible une «conversation» avec des intervenants de différents milieux. Sur Facebook, Google+ et Twitter, la tendance est à une conversation à l’intérieur d’un cercle. À la grande époque des «communautés virtuelles» et des listes de diffusion, on établissait le rapport avant de commencer à discuter. Avec un outil comme Slideshare, on fait des liens d’un nouveau type.

Parlant de liens, les hyperliens ajoutés au texte de cette interaction ont beaucoup d’impact. Il y aurait beaucoup à faire sur l’«écriture hyperliée». Souvent, dans des commentaires de blogues ou sur des forums, on met très peu de liens. (Dans mon cas, c’est un peu par peur de faire rejeter mon commentaire à cause du trop grand nombre de liens.) Mais l’écriture d’un blogueur est hyperliée même quand ces liens sont implicites. La différence entre les hyperliens et les notes de bas de page est énorme mais c’est un peu comme le fait d’écrire avec notes de bas de page. T’intéressant aux moyens de communication plus que moi, tu risques d’avoir plus de choses à en dire.

D’ailleurs, je suis dans une petite passe «orale» (faut pas le dire aux psychologues). Non seulement dans le rapport entre écriture et oralité. Mais au sujet de la question des interfaces de téléphones cellulaires. Viens de finir d’écouter un épisode de balado au sujet des nouvelles interfaces et ça m’a stimulé toutes sortes d’idées. Vraiment, je suis orienté vers la voix, le dialogue, l’oral, le son, la musique, l’audio… Bref, j’en ai parfois assez de vivre dans une société basée sur le visuel. À m’ment d’nné, c’est fatiguant.

Pour le contenu de l’interaction… J’avais encore pas mal de choses à dire mais on risque de se reprendre. Ce qui m’a frappé, c’est que j’étais pas prêt à m’insérer dans la conversation principale. J’étais disposé à réagir sur une question précise (si j’ai bien compris, t’as demandé mon avis au sujet du «pré-littératique»). Mais j’avais pas l’intention d’entrer dans la logique du reste de la discussion. Non seulement une question de gestion de temps mais, surtout, de disponibilité cognitive et de prédilection pour l’interaction plus ouverte. En d’autres termes, j’aurais eu de la facilité à m’insérer dans la conversation si elle avait lieu pendant une pause de conférence («On parlait de ça, ça et ça. T’en penses quoi, toi qui est anthropologue?»). Mais se raccrocher à une conversation écrite, sans vraiment de contexte préalable, ça me faisait un peu drôle.
(Le fait d’ajuster mon ton entre codes langagiers est pas étranger à tout ça. Ça serait probablement plus facile en anglais puisque j’y utilise généralement un seul registre.)

Enfin… Ça serait typiquement le genre de conversation qu’on peut poursuivre autour d’un café ou d’un verre. Tu viens au 6à8 sur l’innovation ouverte?

lundi, novembre 07, 2011 11:16:00 AM Martin Lessard a dit...

Je comprends tout à fait, Alexandre. C'était plus une invitation qu'une sommation à comparaître. Le contexte (maigre) de la conversation est parfois être suffisamment riche pour stimuler la participation.

Pour ce qui est de l'oralité, je crois que les rencontres-apéros qui se multiplient dans le monde techno sont une preuve de ce besoin. Il y a des limites à la correspondance dans un monde surstimulé. L'oralité est plus fluide, je crois.

Il se peut que je réussisse à me libérer pour jeudi pour le 6à8 sur l'innovation ouverte, mais je ne garantis rien. Les contraintes de ce bas monde ne me laissent pas toujours le temps [d’où mon attirance pour "conversation asynchrone" par écrit]

Publier un commentaire

Les commentaires sont fermés.