ZEROSECONDE.COM: numerique (par Martin Lessard)

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Impacts du numérique sur la communication, notre société, nos vies.

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[M2 #11] De quoi le numérique est-il le nom? (avec f.&co)

Qu'est-ce que "le"numérique ? 

Francis Gosselin et Louis-Félix Binette, de f.& co sont mes invités pour cette balado afin de commencer un nouveau cycle thématique autour de ce que devrait être ou ne pas être un plan numérique pour le Québec. #planqc

Pour écouter:

Numérique, adjectif ou nom, est-ce pareil?

Avez-vous remarqué? La révolution en cours porte maintenant le nom de numérique, après avoir porter celle ou révolution informatique ou révolution internet.

En fait, plus que l'informatique et plus que l'Internet, le numérique découle des deux à la fois et les dépasse même. Pourtant, nous sommes bien en mal de définir ce que recouvre ou non le terme de numérique. Au fond, de quoi numérique est-il le nom?

C'est le titre d'un cours billet de Francis Gosselin publié en janvier 2014. On y lit que le numérique comme phénomène autonome porte la promesse de nouvelles possibilités, de nouveaux espaces. En fait, pourquoi substantiver l'adjectif numérique ? De quoi le numérique est-il le nom, paraphraserais-je?

Ayant moi-même participé à la rédaction finale d'un rapport sur le virage numérique des industries culturelles du Québec (où numérique est un adjectif) et dont le ministre de la Culture a donné suite dans ses grandes lignes aujourd'hui même (3 mars 2014), je vois que la première Stratégie culturelle numérique québécoise (PDF) conserve le numérique aussi comme un adjectif.

Le numérique en tant que nom n'est pas quelque chose comme une entité à part.

Mais devrait-il l'être? Qu'entend-on vraiment par le numérique. À quoi peut bien ressembler tout plan numérique quel qu'il soit?

Je vous partage l'enregistrement que j'ai fait il y a 2 semaines d'une conversation que j'ai eu avec Francis Gosselin et Louis-Félix Binette à leur bureau du Vieux-Montréal autour du mot numérique et de sa culture et si éventuellement il faut un plan ou non pour baliser notre entrée dans le numérique...

Qu'est-ce que M2?

M2, c'est M au carré. M pour mutation, mutation au carré! car le numérique accélère comme jamais les changements en société.

M2 se veut des conversations autour des métamorphoses apportées par les technologies numériques. Cette baladodiffusion est un pont entre les savoirs des réseaux numériques, des universités, des médias et de la politique avec des gens qui pensent le numérique.

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[M2 #10] Fracture(s) numérique(s): de quelle division parlons-nous? (avec A. Enkerli)

Quel est le nombre de "fractures numériques" ? 

Alexandre Enkerli en voit trois. Anthropologue et geek, il décrit les divisions que l'on s'est créé avec l'apparition du numérique dans nos vies. Mais si ces fractures existent, il n'y a pas, dit-il, de "bon" ou de "mauvais" côté.


Le "virtuel" induit-il une rupture dans le "réel"?

Aujourd’hui, je vous fais rencontrer Alexandre ENKERLI. Il se définit comme un ethnographe informel avec un bagage formel en ethnographie.

Il se définit ainsi parce qu'il est un anthropologue spécialisé dans les dimensions linguistiques, culturel et social dans son champ de domaine.

Un ethnographe fait l’étude descriptive des ethnies. Et je trouve que, nous autres, nous qui nous nous intéressons au numérique, devons être considéré par lui comme une ethnie.

Il enseigne à l'Université de Corcordia au département de socio et d'anthropo.

Je l'ai invité pour cette balado à partager sa réflexion sur la notion de fracture numérique.

La vague de changement technologique que l'on vit en ce moment avait été nommée il y a 40 ans "vague post-industrielle" (A. Toffler).

Enkerli a piqué ma curiosité avec un billet qu'il a écrit sur la notion de "post" (Post-Society). Tout usage de "post", comme dans "post-industriel", laisse toujours sous-entendre que la période dans laquelle on entre est en radicale rupture avec la précédente.

Il y a une rupture s'il y a un avant et un après. C'est ce que fait le numérique, il nous semble.

Quelle est cette "vague numérique" (Enkerli nous fait remonter jusqu'aux communautés virtuelles pré-web) qui génère cette fracture? Y a-t-il un "bon côté" de la "fracture numérique" où il ferait bon être?

Liens mentionnés dans la balado:
- Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux
Visitors and Residents: A new typology for online engagement (White & Le Cornu) via Jean-Michel Salaün

Note: Avec cette balado, je termine un cycle de 1 an de balados en collaboration avec Martin Girard. Nos chemins se séparent ici. Martin Girard a fait l'enregistrement de la rencontre, j'ai fait le montage de la balado. Je continue M2 en gardant le même concept de conversations sur les mutations numériques. On se retrouve le mois prochain.

Pour écouter cette balado

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Pour écouter juste cette émission: M2 #10 :: Fracture(s) numérique(s): de quelle division parlons-nous? (Alexandre Enkerli)

Qu'est-ce que M2?

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L'âge d'or d'internet est derrière nous

Ce n'est pas moi qui le dit, mais Benoît Thieulin, président du Conseil national du numérique français, invité à l'émission Place de la toile.


Ce n'est pas du tout nostalgique. Je crois qu'on a vécu une période qui était difficile dans laquelle on était un groupe un peu en vase clos, de geeks, de développeurs, d'innovateurs, de créateurs de startup, de penseurs du numérique et qui pestions en gros en étant les incompris. Le petit village gaulois numérique noyé dans un océan d'ennemis, d'adversaires, de gens qui ne nous comprenaient pas. Mais quand même globalement on nous foutait un peu la paix. Quelques fois il y avait une loi Hadopi qui sortait, etc, mais globalement on faisait un peu ce qu'on voulait chez soi.» 
«J'ai tendance à penser que effectivement cet âge d'or là, dont on n'était pas du tout satisfait à l'époque, parce qu'on se disait "On est l'avenir! On est le nouveau monde", cet âge d'or là, je pense qu'il est vraiment derrière nous. Pour une raison simple: le numérique a investi la totalité, quasiment, des dimensions de la société et je dirais la quasi-totalité de la population, même si c'est de façon inégale»
L'effervescence des premières années web, qu'on pourrait faire dater la fin avec l'appropriation massive des médias sociaux par le public, a fait son temps.

Pour ne pas multiplier inutilement des dates charnières, disons que l'on pourrait faire un pont de 20 ans qui part de 1993 (sortie de Mosaïc, qui a littéralement ouvert Internet aux masses) à 2013 (sortie des révélations de Snowden sur la surveillance massive de la NSA - lire mon billet sur le sujet).

La première date est une ouverture, la seconde une fermeture.

Avec des géants du web qui maintenant entrent dans nos vies autrement que par la lucarne de notre ordinateur,  le numérique investit tous les spores de nos vies, du smartphone à l'automobile autonome et maintenant via notre thermostat et nos détecteurs de feu (en prenant l'exemple de l'achat de Nest par Google hier -- lire mon billet sur le sujet sur Triplex).

J'écrivais en 2004 "Toto, I've a feeling we're not in Kansas anymore". En 2014, il est temps de révisiter tous nos acquis, car nous sommes de l'autre côté du miroir.


Post scriptum: suite aux commentaires ci-dessous, je crois bon de préciser deux choses: 

  1. Il faut prendre l'expression "internet" dans le sens très strict "d'Internet dans les premières années du web", cette période euphorique où "tout était possible", où le web appartenait à des happy few et pouvait être créé ex-nihilo --et dont la société dans son ensemble ne percevait ni le potentiel ni la valeur. Cette période n'existe plus.
  2. Il reste de nombreuses choses à être inventées dans le numérique. Ce qu'on appelle ici «l'âge d'or» n'est qu'en fait «l'époque des bâtisseurs, des pionniers» et ne sera pas retenu sous ce vocable dans le futur quand tous ses acteurs seront morts.

Changement de cycle [2] / Élites? Quelles élites?


Depuis que les médias sociaux ont retiré la conversion de la blogosphère, je me désole de voir certains débats tomber dans l'oubli, comme les larmes dans la pluieCe billet essaye d'en rescaper l'un d'entre eux. 

Quand le Monde du 26 décembre dernier titrait  «Élites débordées par le numérique», je n'ai pas hésité à extraire quelques lignes pour relancer l'idée qu'on ne peut pas entrer dans ce nouveau tournant historique sans avoir un plan (voir Changement de cycle / Élites hors circuit numérique).

Besoin de précisions

La notion de plan numérique n'est pas encore un concept stable, clair et précis. Je vois que deux idées doivent être développées davantage.

(1) La nature même du sens du vocable «numérique» et
(2) la définition de ce que pourraient en être les biens communs dans le numérique (si cela existe).

De ça découle, ensuite seulement, (3) une possible définition de ce que peut être finalement un plan numérique.

D'ici là, on peut commencer à lire Michel Cartier qui a bien amorcé la réflexion: Le 21e siècle numérique expliqué à nos petits-enfants.


Sur Facebook, des commentaires m'ont été adressés pour m'empêcher de penser en rond.


De quelle élite parlons-nous?

Le débat s'enclenche rapidement sur l'attribution du terme "élite numérique": les faiseurs ou les parleurs?
- Heri Rakotomalala :  Une meilleure comparaison aux élites numériques sont les industriels du 19ème siècle avec leurs machines à vapeur, centrales à charbon et chemins de fer. Sergei brin c est plus un Rockefeller qu'un Voltaire. [...] Sergey Brin, Rockfeller, Mark Zuckerberg, Jeff Bezos etc. n'ont jamais eu aucune politique publique et n'ont jamais prétendu en avoir une. Ils sont des élites numériques en terme d'empire mais n'ont (et ne veulent) aucun impact social ou politique. Tout au contraire, les élites numériques sont sources d'immobilisme social. Demander à un entrepreneur tech d'aller manifester ou d'être engagé (ie avoir une opinion controversée et l affirmer publiquement), il dira non. La même chose pour Rockefeller et autres barons du 19ème.
Ce qu'Heri déplore, c'est la place qu'on peut laisser à des "élites numériques" qui ne font rien avancer de concret. Les entrepreneurs sont les véritables élites! : «[ils] ne cherchent pas à changer la société, ils cherchent à l'accélérer.» !
Francis Gosselin : [...] Croire que Brin, Zuckerberg ou Rockefeller n'ont eu "aucun impact social ou politique" et ne cherchent pas à en avoir [ne tiens pas la route]. [Francis ne pense pas qu'il faille] penser le monde comme s'il se limitait à une poignée d'entrepreneurs, [...] parions qu'entre les fondateurs de quelques startup du moment et Voltaire, c'est des philosophes dont on se rappellera encore dans 200 ans...
Je résume, bien sûr, mais savoir qui est un leader de la révolution n'est pas une mince tâche. Pas de leader identifié, pas de plan possible! D'où un besoin de définir les termes pour bien voir qui a (aura) de la pertinence maintenant (plus tard). Mais closons le débat pour l'instant:
Francis Gosselin : [...] face au jugement de l'histoire, ces accumulations incongrues de dollars basés sur d'insipides proto-monopoles, extirpés par des rentes, ne feront pas long feu. 
Sylvain Carle : Je dois dire que cette dichotomie penseurs/faiseurs est exactement le contraire de ce qu'il nous faut, comme je le disais vendredi dernier en citant Schulze: "No one cares what you do unless you think about it and no one cares what you think unless you do it."
De quel plan parlons-nous?

Le débat se poursuit sur un autre front ensuite.

Sylvain Carle, de passage aux Matinées Créatives ce mois-ci, comme nous le rappelle Francis,  a dit que les «traditions se construisent sur des décennies, voire des centenaires, et il y a peu de choses qu'une intervention top-down puisse faire pour y remédier» (sinon des crédits d'impôt très généreux, souligne Francis).
Francis Gosselin : [...] Quant à la notion, Martin, qu'il faille un "plan numérique", je récuse toutefois que ce soit d'intervention publique dont il soit ici question. [...] Tu focalises beaucoup sur les grands joueurs (aux pieds d'argile, si tu veux mon avis), en oubliant qu'il y a plusieurs leaders mondiaux au Québec [LP Maurice avec Busbud, Gesca avec La Presse+, Ubisoft Montréal et Louise Guay avec ce qui était son mannequin virtuel]. Il faut admettre que le numérique, comme toute innovation qui comme tu l'exiges soit d'ordre "planétaire", est marqué par une distribution relativement stochastique de ses gagnants avec de forts effets de "winner-takes-all". qui plus est, le pôle Californien attire ces gagnants en raison des nombreuses externalités de réseau perçues par ceux-ci, et ça, nul "plan numérique" ne pourra y pallier. 
À cette question pertinente, que peut faire un "plan numérique" face à ces forces implacables en présence? je réponds:

S'il est vrai qu'un plan "top-down", genre deus ex machina, qui s'apparenterait à une loi qui annulerait la gravité, on peut faire une croix là-dessus. L'attraction de la Silicon Valley est là pour durer. Mais là où un plan top-down, à l'échelle d'une nation, comme le Québec, est souhaitable, c'est au niveau du bien commun.

Ce qui fait un "bien commun" dans le monde numérique reste entièrement à définir. Je ne crois pas qu'il faille "laisser le marché décider seul". Il faut un contrepoids. À la révolution industrielle, les ressources naturelles sont devenues des biens communs (mal gérés parfois). Aujourd'hui, ce plan peut baliser les limites qui conservent la dignité des citoyens ou la richesse d'une nation.

Ex: données ouvertes, accès Internet, vie privée, neutralité du net, ressources cognitives, etc.

À qui ça s'adresse?

Dans les commentaires de mon précédent billet, José Plamondon ajoute:
Josée Plamondon: En cours de mandats auprès de PME (industriel et services), j'ai réalisé que le "numérique" dont on parle ici est à des années-lumières de la réalité de plus de 98% des acteurs de notre économie. Des entreprises pour lesquelles l'informatisation n'a pas apporté de solution à un problème fondamental : l'accès à de l'information pertinente, au bon moment pour prendre la meilleure décision possible. Un problème qui sévit également au sein des administrations publiques.
Les organisations qui ont pris leur place dans la nouvelle économie sont celles qui valorisent (au sens "capitalisation") l'information. Celles qui investissent uniquement dans les stratégies et les systèmes ont préféré l'apparente facilité de la mutation numérique à la transformation radicale de la culture de l'information.
Ce constat (l'informatisation n'a pas apporté de solution à un problème fondamental : l'accès à de l'information pertinente, au bon moment pour prendre la meilleure décision possible) se traduit pour moi ainsi: le numérique n'est que du bruit. La logique sous-jacente ne serait que pure stratégie aléatoire. Ça me semble grave.

Des liens pour penser plus loin

Via Jon Husband

Beyond the Information Revolution, de Peter Druckeroct, The Atlantic, octobre 1999
www.21siecle.com, les synthèses de M. Cartier sur la technologie, l'économie et la société et aussi nouveaumonde2.com

Via Sylvain Carle

What peer progressives really believe, de Steven Berlin Johnson
Present Shock, de Douglas Rushkoff
Where Wizards Stay Up Late: The Origins Of The Internet, de Katie Hafner et Matthew Lyon
The Wealth of Networks: How Social Production Transforms Markets and Freedom, de Yochai Benkler
blog.p2pfoundation.net, son blogue incontournable pour penser "internet et société"

Pour mémoire: 

La France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne ont déposé leur plan numérique. L’Europe, comme un tout, s’est dotée aussi d’une stratégie numérique. Des villes comme New York ne sont pas en reste. Même le sénat canadien possède un rapport sur la question.

#planQc

Changement de cycle / Élites hors circuit numérique


Après l’agriculture et l’industrialisation, nous sommes dans la troisième grande révolution que l’humanité a connue, pour reprendre le titre du livre de Toffler. 


Dans le Monde d'aujourd'hui (26 déc 2013): à propos des «élites débordées par le numérique»:

 « A la différence du XVIIIe siècle, où Voltaire et Rousseau (fait prisonnier pour l’un, conspué par le système pour l’autre) étaient très connectés et ont produit des thèses qui ont eu un écho dans la société, les livres équivalents sur l’époque actuelle ne sont pas encore sortis. Cela va sûrement passer par les réseaux sociaux, qui vont produire ce qui est invisible aux yeux des élites. De là surgiront les intellectuels qui vont donner des mots au monde qui vient. »

Pour sa part, Lyonel Kaufmann, dans son blogue, relève plutôt dans un autre article du Monde (« L’écart entre gouvernants et gouvernés atteint un maximum »), que:

« [Les] liens numériques massifs entre citoyens internautes donnent l’impression que la volonté collective de faire société est davantage assumée par les gens ordinaires que par les élites, qui sont proprement débordées. (...) Le mot qui rend le plus objectivement compte de la situation est bien celui d’« oligarchie » : le gouvernement d’un petit nombre dont les autres doutent qu’ils soient les meilleurs (par opposition à l’aristocratie). [...] On peut imaginer que l’essor mondial d’une société numérique va servir de contre-pouvoir. C’est en tout cas une réalité sur laquelle les élites risquent fort de se casser le nez.»

Le numérique est bien plus que le simple écoulement de marchandises informatiques en ligne durant le temps des fêtes.

Il y a un ministère pour l’agriculture et il y a un ministère pour l’industrie, tous deux chargés de la politique adaptée aux deux premières grandes révolutions de l'humanité.

Et la troisième révolution en cours?

Les nations qui ne négocient pas bien leur entrée dans le numérique se verront colonisées par les forces qui sauront dominantes dans le numérique.

« Il suffit de se rappeler le sort de la Chine au 19e siècle. Cette nation, jusqu’alors de loin la plus riche et la plus puissante, refusa l’industrialisation : elle devint bientôt une proie pour les pays industrialisés », rappelle l’économiste français Michel Volle.

Ne prenons que trois exemples :
  1. Où les tablettes que vos concitoyens vont acheter en masse durant le temps des fêtes ont-elles été imaginées, designées, conçues?
  2. Qui prend son pourcentage quand les créateurs de chez vous déposent livres, films, applications sur une plateforme numérique?
  3. Qui harnache et profite de notre présence en ligne, de nos likes, de nos commentaires, de nos humeurs? En d’autres termes, essayez de voir, pour votre coin de pays, qui possède les leviers de cette nouvelle économie et vous saurez qui dominera demain...
#planQc

Suite: Changement de cycle [2] / Élites? Quelles élites?

L'après culture numérique

L'émergence de la culture numérique issue du web nous a fait prendre conscience que, jusqu'ici, ce que nous appelions la "culture" était en fait la "culture du livre".

C'est ce qui explique une certaine crainte (et même une crainte certaine) de la part de gens, surtout éduqués, face au numérique.

Serge Tisseron, directeur de recherche à l’Université Nanterre-Paris Ouest, invité à une émission de Place de la Toile en mars dernier sur le sujet de la « Culture du live et de la culture des écrans » explique pourquoi il en est ainsi.

«Depuis la révolution de l'imprimerie, nous vivions dans la culture du livre comme les poissons dans l'eau, c'est-à-dire en ignorant qu'il y a d'autres espèces qui vivent autrement, qui respirent l'oxygène de l'air. La culture numérique a propulsé à l'avant-plan la culture de l'écran."


La culture est l'écran!

Si on définit la culture comme un ensemble de savoirs, de croyances et d'habitudes acquises en société, on doit accepter que la culture numérique soit une culture comme les autres. (Je vous vois lever les yeux au ciel --Oui, je sais, je sais, il faut mettre les points sur les i)

Mais si on entend culture comme le développement intellectuelle par l'apprentissage des arts, de la littérature et des sciences, comme on se l'imagine aux Lumières, le numérique ne peut être une culture, car elle est un procédé qui nous rend servile et nous restreint dans la compréhension du monde. (je vous vois avec des points d'interrogation dans les yeux -- Oui, si "code is law", le réseau ne nous rendrait pas si libre après tout)

Pour être plus précis, si on l'enttend de cette deuxième façon, il est possible de ne pas voir dans le numérique une culture.


Manifeste numérique

Circule en ce moment, un « énoncé d’intention sur la production culturelle numérique et interactive québécoise » (Le manifeste des nouvelles écritures) qui se veut un plaidoyer pour soutenir une création interactive: elle n’est pas une déclinaison d’une autre forme d’expression et a une démarche qui lui est propre.
«L’industrie de l’interactivité est une industrie culturelle. Ses créateurs ne sont pas des fournisseurs de service. C’est par une pratique appuyée qu’émerge une culture d’auteurs.»
À moins de voir le beau webdoc Fort McMoney, un « jeu documentaire » accessible en ligne depuis lundi, comme une machine pour assouvir nos besoins et nous empêcher de nous élever, force est de constater que la culture s'exprime aussi par le numérique.

L’auteur, David Dufresne, nous fait parcourir une ville, Fort McMurray, à la rencontre de personnages et de lieux qui alimenteront votre réflexion sur l’environnement, l’industrie pétrolière et les conditions sociales qui sous-tendent tout ça. (lire mon billet sur Triplex: « Est-ce un jeu? Est-ce un docu? Non, c’est Fort McMoney! »)


Le sujet n'est ni nouveau ni sous les radar des médias. Mais est-ce que, après voir investi 870 K$, verrons-nous «l'interactivité changer quelque chose dans la façon de rejoindre le public et de l'impliquer»?, demande Dominique Willieme, le producteur de l'ONF qui est derrière le projet avec ARTE, cité dans le New York Times il y a quelques instants.

La question n'est pas anodine. «L’acte de diffusion fait partie du geste de création» dit le point 7 du manifeste.

Quel public sera au rendez-vous? Quel impact aura-t-il sur la perception de la culture numérique? Les plus heideggeriens d'entre vous, s'il en existe encore, n'accepteront pas que la cybernétique puisse "créer". Au mieux, Fort McMoney n'est que l'assemblage d'autres arts et la somme des parties ne fait pas naître un tout supérieur.

Pour eux, seul le livre compte, le reste n'est que "régression intellectuelle". Mais, sérieusement, ils sont aujourd'hui dans une position minoritaire. Il est loin mon dernier billet sur le dernier de ces hommes et leur vision de "l'épidémie blogueuse".

Il leur faudra apprivoiser l'idée que l'auteur fait de son audience un flux parmi d'autres flux (c'est l'aspect jeu de Fort McMoney où nos décisions ont une influence sur le déroulement). Cette oeuvre ne relève pas de la logique auctoriale traditionnelle, mais d'une logique de relation qui relient le spectateur/acteur avec les interviewés/acteurs.

Le numérique peut aussi offrir un temps à la méditation. Il faut juste troquer les promenades dans le bois (les Holzwege d'Heidegger) pour une séance de navigation en ligne.



Qui dépassera la culture numérique?

McLuhan disait:
« La télévision ne sera pas comprise avant d’être dépassée par un nouveau média. Quand survient la désuétude, tout média devient une forme d’art, et c’est à ce moment-là qu’il est possible de s’en servir. Le média cinéma et le média photographie sont mieux compris depuis l’apparition de la télévision. » (cité par Jean PARÉ. Conversations avec McLuhan, 1966-1973. Éditions du Boréal, via le blogue du Fonds des Médias)
Si on pousse l'idée, on peut dire que la télévision, qui vit avec ses séries (surtout américaines) son âge d'or, se voit conférer maintenant un aura artistique, une reconnaissance culturelle si longtemps refusée, parce que derrière elle poussent les nouveaux contenus numériques qui devront, maintenant, commencer leur traversée du désert.

Faudra-t-il attendre que la culture numérique se fasse dépasser pour qu'on la reconnaisse? Le penser, c'est penser ce qui vient ensuite.

Pourquoi partage-t-on des informations aux autres ? [1]

Sur le web, on tombe toujours sur ces chemins de traverse. Ceux qui savent de quoi je parle comprennent très bien ce sentiment: en avançant sur un chemin que l'on trace, on voit s'ouvrir sur les côtés quantités d'autres voies. Une vie n'est pas suffisante pour tout explorer.

Au détour d'une conversation sur un billet , dans les conversations, je tombe sur une information qui m'amène sur un chemin de traverse.

(Pour la petite histoire, tout est parti d'un billet au thème polémique de Xavier de la Porte (Twitter, blogue), animateur de Place de la Toile, à France Culture, publié sur l'incontournable blogue de la FING, InternetActu, tenu par le vaillant Hubert Guillaud: voilà qu'Olivier Auber (Twitter, Site), chercheur indépendant de l'Université libre de Bruxelles, mentionne un de ses collègues avec qui il avait animé deux ateliers dans le cadre d'une série des séminaires conjoints du "Global Brain Intsitute" et de l' "Evolution, Complexity and Cognition group" de la Vrije Universiteit Brussel.)

Dans le cadre des commentaires du billet, qui portait sur la (non) présence des intellectuels critiques dans le numérique, Olivier Auber, donc, citait dans les commentaires Jean-Louis Dessalles, cogniticien spécialisé dans le langage à l’ENST (sa page au Telecom Paristech et une vidéo réalisée par UniverScience.TV sur YouTube) parce qu'il développait une “Théorie de la Simplicité” qui serait à même de nous éclairer sur les phénomènes à l’œuvre sur les réseaux.

Heureuse découverte

Heureuse découverte, oui, car je ne le connaissais pas et pourtant il me semble incontournable. Et hop me voilà engagé dans un chemin de traverse.

En fouillant un peu, on finit par tomber sur une vidéo sur Vimeo qui explique «pourquoi donner des informations aux autres ?», une présentation qu'il a faite il y a 2 ans et qui mérite vachement les 75 minutes d'attention ininterrompue que la vidéo demande.

«En 1978, John Krebs et Richard Dawkins, deux spécialistes des signaux dans le règne animal, ont énoncé ce que l'on peut voir comme la "malédiction" de la communication : si les intérêts de l'émetteur et du récepteur convergent, la communication sera utile, rare et secrète ; s'ils divergent, elle aura une forme publicitaire : pauvre, répétitive et publique.»

Donc, double paradoxe.

1: Si deux êtres ont tant intérêt à communiquer ensemble, leur sphère se referme et exclue les autres.

2: Si l'être A veut passer un message M à un autre être B, et que B ne tient pas à l'écouter, A se retrouve à insister lourdement, formater son message et M devient une pub.

Pourquoi alors sommes-nous là en train de communiquer et d'échanger ensemble de façon ouverte sur les blogues et les médias sociaux (le web en général, en fait)?

Modèle d'émergence de la communication 2.0

Ce long préambule aura probablement fait fuir ceux qui cherchent des réponses bien formatées (un message M qu'ils voudront répéter à B).

Sur le web, et les médias sociaux, la communication humaine semble faire exception au double paradoxe : elle est riche, abondante et ouverte. Le Cluetrain Manifesto ne dit pas autre chose (ce manifeste reste encore et toujours d'actualité; à relire).

Le modèle théorique de Jean-Louis Dessalles explique «comment une communication riche peut émerger entre agents égoïstes et rester stable». Il cite les «pratiques de communication 2.0 (Web, blogs, Twitter...)» comme un beau test à sa théorie.

Je vous laisse écouter (ça fait une 1 heure et quart, tout de même) et on s'en reparle dans le prochain billet.


Pourquoi donner des informations aux autres ? from Fondation Telecom on Vimeo.

«C'est vrai, je l'ai vu»

La "Conversation visuelle" est le nom d'une conférence de Martin Ouellette, l'esprit libre qui propulse l'agence Commun. C'est aussi un concept qu'il propose à l'ère du visuel tous azimuts: quand les mots ne suffisent plus, les images prennent le relais. C'est ce qui se passe à #OccupyGezi

Je vous laisse le regarder, car ce serait dommage de résumer en mots ce qui relève du visuel.

 

Martin relance l'idée de l'image publicitaire en lui donnant une twist très médias sociaux. Les gens n'ont pas toujours les "mots pour le dire". Alors ils pointent du doigt par image: «c'est ça!». Ils peuvent aussi «converser avec des images». Plus que jamais, l'image sert à passer des messages.

On pourrait penser qu'il ne fait que revêtir de nouveaux oripeaux au concept classique de l'image publicitaire.

Ce qui me semble l'élément central de son concept tient dans cette expression: «C'est vrai, je l'ai vu». Si je le vois, je le crois. Pour un peuple d'incrédules à la Saint-Thomas, Instagram, c'est la réalité.



Stratégiquement, c'est la raison pourquoi on voudrait faire de la "conversation" + "l'image", c'est-à-dire de la «conversation visuelle»: parce que la crédibilité passe aujourd'hui passe par le visuel, mais aussi par le nombre et non plus (juste) par une autorité.

"Instagramiser" ne veut pas dire "Une image vaut 1000 mots, version 2.0"

Non, ça veut dire "1000 images ne peuvent mentir".



Le nombre fait foi

Selon les époques, certaines formes de communication décrivent plus adéquatement la réalité du monde. Le 19e siècle comptait sur l'écrit: la grande presse et ses reportages. Le 20e siècle proposait l’image photographique: c'était «objectivement» plus vrai à travers un "objectif".

Au 21e siècle, avec une société de plus en plus au fait des manipulations médiatiques et des exploits de Photoshop, nous voyons progressivement dans la multiplication des sources une façon de vérifier un événement.

Probablement qu'il est difficile de se faire une idée de ce qui se passe à Istanbul et en Turquie en ce moment, mais avec les réseaux sociaux, et la multiplicité des sources, il est possible de se faire une idée de ce qui se passe. Avec les médias de masse? Impossible si vous êtes seulement nourri d'un entrefilet d'Associated Press en page 37 ou avec des images de gaz lacrymogène pendant 10 secondes au TJ.



L'image regagne sa crédibilité par le nombre de sources. Les médias sociaux sont au cœur de la contestation en Turquie (lien audio sur Soundcloud) comme le rappelle Alain Gerlache sur RTBL.

L'image au coeur du flux

Les organisme qui veulent crédibiliser une caractéristique de leur produit/service/événements (c'est bon, c'est beau, c'est cool, c'est populaire, c'est...) vont alors tenter de le faire par la «conversation visuelle».

Stratégiquement, ce n'est pas dans le choix ou la création d'images que se trouve la valeur du concept de "communication visuelle" mais bien dans la réflexion stratégique de vouloir "imager quelque chose qui ne se dit pas".



En marketing, si votre produit est le fun, laissez vos clients le montrer (et peut-être que je vais l'acheter). Si votre personnel est joyeux, montrez-le-moi (et je vais peut-être vouloir travailler chez vous).

Le visuel est peut-être le langage le plus adapté au flux permanent du «maintenant» médiatisé dans les réseaux. Le texte, c'est pour les archives!

On n'a pas attendu Martin Ouellette pour mettre des images dans nos pubs, nos événements, etc. Mais on sait maintenant pourquoi c'est important: «C'est vrai, je l'ai vu».

À voir : Conversation visuelle par Commun sur Vimeo.

Note: Martin y croit tellement qu'il offre à la première marque de CPG, de produit de consommation courante, un essai gratuit. À qui la chance?

À lire sur Zéro Seconde, dans la même veine, où je m'interrogeais sur les nouveaux types de communication de masse :



[panel en direct] Les communications numériques: émancipation ou aliénation?


Je participe à un débat ce soir, organisé par l'Université du Québec à Montréal. Ce sera diffusé en direct sur le web ce soir 18h00 à 19h30 (lundi 18 février 2013)

Thème :Les communications numériques : émancipation ou aliénation ?

(Mise à jour du 11 mars 2013: Lien vers la vidéo intégrale en ligne)

C'est à la salle Salle DS-1950 pour ceux et celles qui ont pu réserver leur place, car c'est à guichet fermé depuis vendredi. La webdiffusion a justement été mise en place pour ouvrir le débat à tous.

Sur le panel, je serai avec: 

professeur à l’École des médias de l’UQAM et 
directeur du nouveau baccalauréat en communication, médias numériques

doctorant en informatique cognitive et 
chercheur en communication

Je suis heureux de croiser le fer avec des académiciens qui partagent la même passion que moi, la communication numérique.