ZEROSECONDE.COM: Connaissance (par Martin Lessard)

ZEROSECONDE.COM

Impacts du numérique sur la communication, notre société, nos vies.

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Pourquoi partage-t-on des informations aux autres ? [1]

Sur le web, on tombe toujours sur ces chemins de traverse. Ceux qui savent de quoi je parle comprennent très bien ce sentiment: en avançant sur un chemin que l'on trace, on voit s'ouvrir sur les côtés quantités d'autres voies. Une vie n'est pas suffisante pour tout explorer.

Au détour d'une conversation sur un billet , dans les conversations, je tombe sur une information qui m'amène sur un chemin de traverse.

(Pour la petite histoire, tout est parti d'un billet au thème polémique de Xavier de la Porte (Twitter, blogue), animateur de Place de la Toile, à France Culture, publié sur l'incontournable blogue de la FING, InternetActu, tenu par le vaillant Hubert Guillaud: voilà qu'Olivier Auber (Twitter, Site), chercheur indépendant de l'Université libre de Bruxelles, mentionne un de ses collègues avec qui il avait animé deux ateliers dans le cadre d'une série des séminaires conjoints du "Global Brain Intsitute" et de l' "Evolution, Complexity and Cognition group" de la Vrije Universiteit Brussel.)

Dans le cadre des commentaires du billet, qui portait sur la (non) présence des intellectuels critiques dans le numérique, Olivier Auber, donc, citait dans les commentaires Jean-Louis Dessalles, cogniticien spécialisé dans le langage à l’ENST (sa page au Telecom Paristech et une vidéo réalisée par UniverScience.TV sur YouTube) parce qu'il développait une “Théorie de la Simplicité” qui serait à même de nous éclairer sur les phénomènes à l’œuvre sur les réseaux.

Heureuse découverte

Heureuse découverte, oui, car je ne le connaissais pas et pourtant il me semble incontournable. Et hop me voilà engagé dans un chemin de traverse.

En fouillant un peu, on finit par tomber sur une vidéo sur Vimeo qui explique «pourquoi donner des informations aux autres ?», une présentation qu'il a faite il y a 2 ans et qui mérite vachement les 75 minutes d'attention ininterrompue que la vidéo demande.

«En 1978, John Krebs et Richard Dawkins, deux spécialistes des signaux dans le règne animal, ont énoncé ce que l'on peut voir comme la "malédiction" de la communication : si les intérêts de l'émetteur et du récepteur convergent, la communication sera utile, rare et secrète ; s'ils divergent, elle aura une forme publicitaire : pauvre, répétitive et publique.»

Donc, double paradoxe.

1: Si deux êtres ont tant intérêt à communiquer ensemble, leur sphère se referme et exclue les autres.

2: Si l'être A veut passer un message M à un autre être B, et que B ne tient pas à l'écouter, A se retrouve à insister lourdement, formater son message et M devient une pub.

Pourquoi alors sommes-nous là en train de communiquer et d'échanger ensemble de façon ouverte sur les blogues et les médias sociaux (le web en général, en fait)?

Modèle d'émergence de la communication 2.0

Ce long préambule aura probablement fait fuir ceux qui cherchent des réponses bien formatées (un message M qu'ils voudront répéter à B).

Sur le web, et les médias sociaux, la communication humaine semble faire exception au double paradoxe : elle est riche, abondante et ouverte. Le Cluetrain Manifesto ne dit pas autre chose (ce manifeste reste encore et toujours d'actualité; à relire).

Le modèle théorique de Jean-Louis Dessalles explique «comment une communication riche peut émerger entre agents égoïstes et rester stable». Il cite les «pratiques de communication 2.0 (Web, blogs, Twitter...)» comme un beau test à sa théorie.

Je vous laisse écouter (ça fait une 1 heure et quart, tout de même) et on s'en reparle dans le prochain billet.


Pourquoi donner des informations aux autres ? from Fondation Telecom on Vimeo.

L'usine à produire des savoirs

Avant que j'oublie, écoute ça:

http://globesonore.org/admin/incoming/20130824110113_Sclerose_ennui_constipation.mp3 


Ça dure juste 30 minutes et ça a autant de densité à la seconde carrée qu'une émission complète de France Culture, l'étalon-mètre, dans chaque oreille. Plus dense et ça courberait l'espace-temps autour de ton oreille et t'aspirerait dans une autre dimension.

Ça donne le même effet en tout cas.

Cet épisode de Zinc, sur Globe Sonore, préparé par Alexandre Gagnon, discute de la condition universitaire à l'ère du capitalisme cognitif, avec Dominic Marion et Alex Bellemare. Ils placent l'université, institution aussi contraignante que libératrice, sur la sellette.

Ils discutent de l'inflation galopante des contenus où tous produisent plus qu'ils n'en consomment sans que cela en résulte en une actualisation des connaissances. Sans véritable consommateur, ses savoirs restent sans suite, sans voix, car elles n'entrent pas dans la sphère discursive.

Que fait-on à l'Université? On y prescrit la "production des savoirs"! Les invités expliquent leur malaise...

Excellent!

MOOC: lignes de fracture et bulle universitaire

Massive Online Open Course. Quatre mots, un acronyme à ne pas oublier. MOOC. Le New York Times a convenu il y a 9 mois que son année était venue. L'enjeu véritable? Mettre toutes les universités de la planète en concurrence entre elles. Mais d'autres joueurs veillent dans l'ombre.


L'arrivée d'Internet a fait naître un espoir de révolution dans l’enseignement universitaire. Les MOOCs ne sont que le dernier avatar du fantasme de la télé-université. Cette fois-ci, les ingrédients semblent être en place pour un changement d'échelle.

Bruits de bottes

Il n'y a que les luddites pour ne s'attarder que sur la paille dans l'oeil pédagogique du Massive Online Open Course et éviter de voir la poutre dans l'oeil de la rupture de la culture didactique.

Des limites au MOOC? Il y en a, assurément! Surtout si on persiste à voir les MOOC comme un «cours "2.0"». 

Il est risible de simplement réduire le phénomène à ses défauts. Des défauts, ça se corrige. Ne l'oublions pas.

Non, il faut voir le réel enjeu qui se trame derrière ce phénomène. Toute université traditionnelle doit être sensible quant au potentiel disruptif des MOOCs pour son avenir.

Ce qui n'empêche nullement de rester critique. Et de ce côté, lisez Hubert Guillaud, L’innovation éducative : une question économique ?, qui offre un bon point de départ ou ce lien référé par JM Salaün, Coursera Jumps the Shark.

Mais cherchons aujourd'hui à comprendre la logique afin de permettre à nos universités, surtout au Québec, à l'heure où leur volonté de représentation commune s'effrite, de ne pas rester seules face à un enjeu qui les dépasse toutes individuellement.

J'ai à quelques reprises bloguer la raison pourquoi les universités devaient considérer d'embarquer dans ce mouvement (La course au MOOC) et surtout pourquoi la francophonie devrait prendre les MOOC très au sérieux (À quand des MOOC en français?) --en particulier pour tout ce qui touche la formation continue, une voie qui me semble cruciale pour l'avenir de l'éducation ("apprendre toute sa vie").

Si j'ai pu écrire qu'un bouleversement de l'université était en vue (Le MOOC, désir de révolution), c'est parce que je souhaitais que les universités francophones ne restent pas les bras croisés. 

Dans mon cas, le tocsin s'est mis à retentir quand, Mario Asselin, toujours au faît des avancées du numérique dans le monde académique, a rapporté sur son blogue cette provocation du professeur Langer de l’Université de Columbia:
« Ne bougez pas, mes amis francophones, nous les anglos sommes prêts à accueillir tous les étudiants qui cherchent à s’instruire sur nos plateformes riches en contenus et propices aux apprentissages. » 
Réveil brutal.

Savoir à l'ère de tous les savoirs



La synthèse la plus claire (et la plus érudite) du sens de la rupture qu'apportent les MOOCs m'a été donné dans un billet de JM Salaün, professeur et auteur d'un livre sur le "néodocument" (lisez un compte rendu que j'ai fait de son livre ,Vu Lu Su).

Voici ce qu'il dit en introduction:
«Après bien des tâtonnements numériques dans l'université, les MOOCs ont ouvert une brèche dans le système, sans doute au profit de pure players du web en déplaçant le marché de l'attention. Il n'est plus, en effet, direct, mais multiface et utilise le calcul et l'algorithmie. Sur ces deux points, les acteurs traditionnels sont faibles et incompétents.»
(source)
Ils sont «faibles et incompétents», rappelle JM Salaün, parce que le système universitaire est basé sur une approche qui n'est «plus adapté[e] à l'évolution des sociétés et au partage du savoir qui caractérise le 21è siècle». 

Cette approche traditionnelle, qui ne serait pas adaptée à la nouvelle rupture, est basée sur deux points, le document et l'éditeur:
  • Le document fondateur dans l'université est le cours présenté en classe, construit sur une économie directe de l'attention.
  • L'éditeur a cristallisé et externalisé ce document académique premier dans le manuel.
Ce qu'il dit, c'est que le cours, ce "document", fonctionne bien tant et aussi longtemps qu'on peut capturer toute l'attention des apprenants: la pédagogie traditionnelle fonctionne si on peut capturer 100% de l'attention autour du professeur.

Dans le désert médiatique et intellectuel des siècles précédents, on pouvait compter sur une attention directe et à peu près indivisée. L'Université était une oasis de connaissance dans un monde sans distraction.

Assoiffé de connaissance, prenant chaque goutte d'eau que lui offrait l'oasis universitaire, l'étudiant traversait le désert intellectuel de sa vie en se concentrant sur les seules sources qu'il avait. Le prof, le cours et le manuel.

Ce n'est plus une fenêtre sur le monde, c'est une passoire! 


Je ne sais pas pour vous, mais ça me rappelle l'image que j'ai d'un village champêtre. La classe ou les champs. Apprendre ou rien.

Aujourd'hui, cet assoiffé de savoirs baigne dans un orgie de connaissance, où à chaque recoin de son univers explosent des sources inédites d'apprentissage sur le monde.

Le cours magistral, exemple canonique de la pédagogie, reprend toutes les caractéristiques du livre, suggère JM Salaün.

L'attention devait être réservée entièrement au manuel, au livre, pour qu'il puisse délivrer ses secrets.  En classe, l'enseignement traditionnelle était dispensé en prenant pour acquis que toute l'attention était captée. D'où le choc quand on fréquente une classe en 2013.

La rupture avec les MOOCs. JM Salaün la place dans le déplacement de l'attention, qui n'est plus direct, franc, uniforme. Elle est fragmentée, multifacettes, dispersée. Le prof n'est plus qu'un des nombreux points de contact avec la réalité intelligible du monde.

Cette rupture dans la méthode traditionnelle de l'enseignement, et dans tout accès au monde et à la connaissance, survient aujourd'hui dans un monde où des adjuvants technologiques d'une puissance inconcevable il y a à peine 10 ou 20 ans (lire mon billet La technologie de Curiosity sur Triplex) viennent décupler nos capacités d'accès, d'acquisition, de traitement et de contribution à la connaissance.

Que veut dire «savoir où se trouve l'Afghanistan» quand Google Map ou Wikipédia offre la réponse au bout des doigts? Quelle valeur culturelle attribuera-t-on à la connaissance de culture générale (du type auquel on fait référence dans le jeu de Trivial Pursuit) quand demain Watson sera dans nos poches (lire mes billets IBM et les « ordinateurs cognitifs » et Intelligence augmentée)?

Face à ces mutations, nos adaptions pédagogiques ont l'air risible. Des professeurs, comme François Guité, ne se gênent même plus pour dire que « les programmes scolaires, dans leur normalisation et dans l’uniformisation des connaissances, sont des laminoirs ». (source)

4 lignes de fracture



MJ Salaün entrevoit au moins 4 lignes de fracture provoquées par les MOOCs. Voici comment je les comprends et résume la différence qu'apportent les plateformes de MOOCs versus l'institution universitaire traditionnelle:

1- Disjonction du lien professeur / apprenant 

Le côté "massif et ouvert" distend le lien direct dans le binôme prof-élève. Le côté "cours en ligne" relativise la place du linaire dans la formation. Cassé aussi est le lien formel de la communauté universitaire : l'inscription est remplacée par un abonnement, l'économie repose sur l'offre à la carte, l'appartenance laisse sa place au clientélisme.

2- Fin du temps long pédagogique

Les cours à la carte, contenant eux aussi des modules à la carte, rend formellement granulaire l'approche pédagogique et réduit le corpus du programme complet à une playlist parmi d'autres. De la même manière que les albums de musique ont perdu de leur attrait quand on pu acheter à la pièce les chansons, on finit par voir les cours du Bac comme une gammick commerciale de bundling excessif qui force l'achat de produits connexes pour accéder à celui que l'on veut.

3- L'autorité éditoriale est challengée par le filtrage social

La valorisation du choix des pairs, augmenté par le côté réellement "massif" de la classe, offre des avantages inédits qui ne retrouvent pas même dans une classe de 400 élèves: accès à une "intelligence collective" et une entraide décentralisée et asynchrone d'où la figure du prof se fait rabattre, dans le pire des cas, comme un G.O. dans ce Club Med académique (figure essentielle, mais échangeable).

4- Personnalisation à l'extrème

L'attention redevient concentrée dès que l'usager suit son propre chemin. Finies les distractions. Sinon, impossible de finir le cours. Le rapport prof-élève semble accessoire: l'étudiant se profile par lui-même, se motive et s'organise pour se concentrer sur ce qu'il a à l'écran. Et s'il veut aller sur Facebook en même temps, c'est son affaire.

Le MOOC réussit là où les classes peinent garder l'intérêt des étudiants...

La "bulle universitaire"



Wallace E. Boston, président & Chief Executive Officer de l'American Public University System, dans un billet publié hier, résume le rapport “The Other Higher-Ed Bubble (The Bubble We Aren’t Talking About).”

Voici les points qui ont accroché mon attention:

1- La demande n'est pas si élastique:  «Gone are the days when higher education was an inelastic commodity.  No longer can schools expect to increase tuitions every year and continue to enroll increasingly larger classes.» Les coûts énormes des universités américaines appellent une réflexion sur le "retour sur l'investissement" (ROI).

2- La différenciation est importante: «[...] most colleges want to be like the most elite but only 5% have any chance of reaching that goal. [...] it’s important for any individual school to differentiate from the others».

3- La valeur des diplômes postsecondaires n'est pas acquise: «Many are beginning to question the value of the academic credential in general.  [...] perhaps higher education does not carry the same value it once did [...]»

Google, Apple, Amazon semblent en savoir plus sur mes goûts et mes intérêts que le prof en avant. La technologie, d'une manière ou d'une autre, doit changer la façon que l'Université fonctionne. Les MOOCs permettent une analyse fine de la clientèle et assurément le feedback permet de s'améliorer.
Combien d'années à ce rythme faut-il pour s'améliorer au-delà du point de non-retour? Et devinez qui sont les meilleurs à ce jeu? Les pures play Internet!

Les MOOCs ont tellement frappé l'imagination que c'est à se demander si les universités ne "dormaient pas au gaz" dans les derniers vingt ans. Certains cours de MOOC sont maintenant crédités. Et ici on ne parle même pas encore d'une révolution pédagogique en tant que telle! Imaginez demain!

Si ce n'est pas perçu comme un défi par les universités, je ne sais pas ce qu'il leurs faut...

Mai 2013: Mes billet sur Triplex

Un petit tour du côté de Triplex, mon autre blogue, le temps de vous résumer quelques billets que j'y ai écrit.



[Big data] Les mauvaises connexions
Même le dernier quidam sur Facebook a plus d’information sur sa communauté en une journée qu’un villageois du Moyen-âge durant toute sa vie. Interpréter un  monde par les données demande d’acquérir de nouveaux réflexes: logiques statistiques, probabilité, rationalité, esprit scientifique. Sommes-nous prêts?

[Intelligence augmentée] Le fusil qui tire tout seul
Si vous pensez que l’arme imprimable 3D était la menace ultime, vous venez de changer d’échelle. Derrière chaque arme, il y aura maintenant un tireur d’élite, qui télécharge ses hits par WiFi sur les médias sociaux en temps réels. Bienvenue Terminator.

[Réseaux sociaux] Hadfield : l’étoile des médias sociaux
L'astronaute canadien a su transformer une mission scientifique en une expérience humaine proche de la réalité des gens normaux (c’est-à-dire nous, les terriens). Pour l’Agence spatiale, c’est littéralement un cadeau du ciel.

[Société] Comment le multitâche affecte notre attention
Une expérience récente a mesuré l’efficacité perdue par les interruptions de toutes sortes. Résultat étonnant : on a vu une amélioration de 43 % des résultats dans certains cas!

[Gouvernance] Demain, la ville intelligente 
L’usage des nouvelles technologies permet «d'augmenter» la ville. Mais ne devait-on pas plutôt dire « ville intelligible », une ville qui peut être comprise par l’intelligence? L’enjeu sous-jacent est l'accès et le partage de données. Mais quelles données? Pour quel type de ville?

[M2 #2] Université et blogosphère, deux solitudes? (avec M. Millette)

La question est franche et direct. Les savoirs développés dans la blogosphère peuvent-ils s'intégrer aux savoirs universitaires?

Deuxième balado de M2, avec Mélanie Millette, transfuge de la blogosphère et doctorante à l'école des médias de l'Université du Québec à Montréal. Les podcasts et les médias sociaux, elle connaît. Et elle les examine maintenant de l'intérieur des murs académiques.



Podcast, blogues et la construction du savoir académique

Que sait l'institution académique du haut de sa tour d'ivoire sur les médias sociaux et de l'Internet? Mélanie, qui connait aussi le monde hors des murs universitaires nous répond. Nous avons été la voir à son bureau pour discuter des blogues, des podcasts et comment le savoir se construit. En particulier les savoir académique en silo à l'ère où tout est diffusé à tout vent dans la blogosphère...

Allez sur itunes pour vous abonner à toute la série M2 ou écouter juste cette émission:

M2 #2 :: Université et blogosphère, deux solitudes? (entretien avec Mélanie Millette)

Cette émission vous est proposée par Martin Girard et moi-même. Plus d'info.

Qu'est-ce que M2?

M2, c'est M au carré, car nous nous sommes deux Martin derrière la réalisation de cette balado. M, aussi pour mutation. Mutation au carré, car le numérique accélère comme jamais les changements en société.

M2 se veut des conversations autour des métamorphoses apportées par les technologies numériques. Cette baladodiffusion est un pont entre les savoirs des réseaux numériques, des universités, des médias et de la politique avec des gens qui pensent le numérique.

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Pour accéder à tous les billets qui touchent la balado M2, cliquer ici

Internet comme sixième sens?

En repensant au passé pré-internet (cette ère qui s'estompe tel un rêve dont la véracité nous semble furtivement s'effriter au fur et à mesure qu'on s'en éloigne), on se demande «comment on pouvait faire avant»? André Gunthert apporte dans son blogue quelques réflexions (ici et ici) sur la portée de cette connexion permanente de l'esprit aux données numériques ambiant. Détaillons (Allez vous faire un café, on ne la fera pas à la Twitter).



D'amblée, reconnaissons qu'il ne s'embarrasse pas d'épargner notre sensibilité d'homo-pré-internicus (c-à-d les plus de 20 ans): Gunthert avoue qu'il ne sait pas si, avant, nous étions intelligents, mais il est sûr d'une chose, au moins: c'est qu'avec Internet, nous le sommes davantage.

«Si je tente d’évaluer le nombre de signalements dont je prends effectivement connaissance par le biais des réseaux sociaux, l’ordre de grandeur de la multiplication est largement supérieur à 1000».

Cet enseignant-chercheur, spécialiste des cultures visuelles et des cultures numériques, ne noie pas sous d'obligeantes citations académiques, et autres références pontifiantes, le fait indiscutable qu'Internet a été une grande invention (on se reparlera sérieusement une autre fois de cette lourdeur chez certains académiciens de vouloir toujours éviter l'opinion pour privilégier les sources superfétatoires quand ils tentent de décrire les récents développements d'Internet. D'ici là vous pouvez relire en quoi leur savoir est parfois pesant par rapport à la légèreté de la connaissance profane, sujet que j'ai déjà abordé ici jadis).

Gunthert ne se gêne pas pour affirmer ainsi: «[P]our quelqu’un qui a connu le monde d’avant-internet, [c'est] tout simplement miraculeux.» (source)

“Comment faisiez-vous avant internet?” 


http://www.vintageadbrowser.com/communications-ads-1940s/2#ad12l612i47uomfo

Après une expérience de déconnexion forcée, mais agréable (il s'agissait de vacances hors du territoire de son fournisseur mobile), Gunthert devait reconnecter avec le temps long --celui de la contemplation de la mer-- conditionné par son choix géographique et balnéaire.

Cette déconnexion n'était nullement un retour aux sources, mais une exception dans sa réalité: il n'y a guère plus que le temps des vacances et de la retraite pour s'offrir un tel luxe. «Le chômage, autre forme de temps vide, est beaucoup trop stressant pour qu’on apprécie de profiter nonchalamment d’un temps moins libre que contraint».

L'étrange sentiment qu'il a vécu -- et que vous lecteurs avez aussi vécu, j'en suis certain-- est cet insolite sentiment que le net avait envahi inéluctablement nos vies privées. Nous sommes rendus à prendre pour acquis que nous pouvons en tout temps «interroger notre environnement». Ce n'est plus seulement au travail que nous questionnons le web, mais aussi dans nos moments personnels à propos de tout et de rien qui nous entoure.

Alors, sans connexion internet, on se retrouve à «affronter la vie» comme si on était «aveugle, sourd et muet»:
«Quel temps fera-t-il demain? Quelle est la forme de la côte? A quelle distance suis-je du rivage? Comment s’appelle cet oiseau? Comment s’explique la configuration de ce massif? Quelle est l’histoire de ce quartier? Que signifie le nom de cette rue? Boulet a-t-il posté une nouvelle note? Ai-je des commentaires sur Culture Visuelle?» (source)
Il conclut ainsi (je souligne):
«Pendant toute cette semaine, je me suis aperçu, médusé, de toutes les questions que j’avais pris l’habitude d’adresser à mon environnement, sachant que j’avais de grandes chances d’obtenir un résultat. La puissance documentaire d’internet a élargi le monde et augmenté notre vision dans des proportions inimaginables. Plus que des réponses, le savoir infini du web nous a appris à ne plus jamais refuser de nous demander comment, qui et pourquoi. Plus encore que la connaissance, il nous a apporté un émerveillement, une vigilance et un questionnement inépuisables.» (source)
Les savants ordinaires
http://herd.typepad.com/.a/6a00d83451e1dc69e2016761ca7532970b-800wi

Gunthert ne pense pas que la curiosité était absente du monde pré-internet. Mais notre curiosité y était limitée par la disponibilité des informations et du temps libre à notre disposition. La curiosité savante était affaire de riches; seuls ceux qui étaient indépendants de fortune pouvaient espérer trouver réponse à des questions éloignées des préoccupations terre-à-terre (comme survivre versus traduire un texte grec ancien).

Aujourd'hui, comme évoquée dans les commentaires à son deuxième billet, la curiosité intellectuelle est devenue accessible à tous:

«Pas besoin d’avoir de longues heures de loisir pour s’instruire, ni même de fréquenter des lieux de savoir souvent épeurants pour qui n’est pas tombé dedans tout petit. On se questionne à son rythme, on trouve les réponses adaptées à son entendement.» (source)

Il faudra éventuellement se demander quel type de prédisposition il faut pour qu'Internet devienne ainsi un telle source d'inspiration. À celui qui sait distinguer la crédibilité d'une information, Internet est le plus passionnant des outils d'apprentissage. Pour l'incompétent, c'est une illusion fatale qui l'enferme dans ce qu'il croit déjà savoir.

Il m'est apparu cet été aussi qu'Internet était entré définitivement dans ma vie personnelle (et non plus seulement relié à ma vie professionnelle). Si j'arrivais à éviter d'aller lire mon fil RSS des meilleurs blogues du monde, il m'était difficile de me passer de Google Map, Wikipédia, Facebook ou Twitter, puisqu'ils étaient devenus mes points de contact pour lire, voir et interroger la réalité.

Via mon mobile, Internet est devenu mon 6e sens...

McLuhan et l'extension de nos sens

Marshall McLuhan avait très tôt entrevu --et probablement a été longtemps le seul-- que les impacts sociaux et individuels des réseaux ne résulteraient pas d'une avancée technique per se, mais qu'il découleraient bien d'une redéfinition de l'espace médiatique dans la société même et entre les individus.

Boris Baude, dans son livre, plus récent (voir mon billet), a suggéré une géographie du virtuel en posant la question: de quoi Internet est-il l'espace? On dit souvent qu’Internet abolit l’espace. Beaude dit au contraire qu'Internet crée de nouveaux espaces avec de nouvelles propriétés. Internet est un espace relationnel (même s'il n'est pas situé dans un lieu).

Mais McLuhan conçoit les médias électroniques comme une extension des sens. Il a été jusqu'à dire que l'humanité entière deviendrait comme une extension de notre peau. C'est l'autre façon qu'il avait de parler du village global. [Si vous avez du temps libre, écoutez l'émission de Xavier Delaporte qui porte sur McLuhan].

Le médium détermine la perception sensorielle qui sera filtrée par elle. Il établit la manière d'être ensemble, il le façonne même. McLuhan ne dit pas autre chose finalement que ces outils changent notre rapport au monde. Voyez comment vous communiquez différemment via Twitter, Facebook ou LinkedIn.

Il n'est pas de façon plus abrupte de le comprendre aujourd'hui ces théories prémonitoires qu'en se débranchant d'Internet. Plus que toute autre technologie (la télévision, le radio, le téléphone, etc.) nous allons avoir plus de mal à nous en passer...

Je ne dis pas qu'il est indispensable. Je suggère simplement qu'il est devenu pratique d'utiliser ce 6e sens pour mieux appréhender le monde. Les 5 premiers sens permettent à l’homme de percevoir le monde qui l’entoure et correspondent chacun à un organe. Mais à quel organe est relié ce 6e sens?

Ce 6e sens vient de nos capteurs branchés aux bases de données du monde interconnecté.

Réalité intégrée

Si la prémisse est bonne, c'est-à-dire qu'on va réellement embrasser le pouvoir d'interroger à volonté notre environnement, nous ne nous contenterons pas seulement d'optimiser technologiquement nos 5 sens (c'est déjà commencé), mais nous serons tentés aussi de vouloir connecter directement le cerveau aux senseurs eux-mêmes pour accéder à une autre réalité des choses -- des données, organisées ou non, dans des bases qui « augmenteraient» le monde.

La «réalité augmentée» existe déjà. Du moins, le concept est lancé (j'en ai parlé jadis ici) et la première intégration annoncée sera les lunettes Google, encore à l'état de prototype. Dans 20 ans, on trouvera risible ces avancées. Depuis 1 an ou deux, on a déjà réussi à connecter des neurones à des puces de silicones, et le développement d'une communication directe homme-machine n'ira qu'en s'accélérant.



Il semble qu'un chemin se trace devant nous où, dès qu'on ne peut plus se passer d'interroger le monde à travers nos outils --aujourd'hui primitif--, nous chercherons à optimiser cet acquis pour posséder une plus grande puissante pour accéder à la réalité augmentée, qui sera en fait une réalité intégrée.

Se connecter d'une façon ou d'une autre à un accès vers les bases des données sans passer par nos organes (un disque dur cervical? du stockage de données dans notre ADN? du big data pompé dans notre nerf optique?), c'est en fait un nouvel organe qu'on se greffe.

Profitez de vos prochaines vacances déconnectées. Ce seront vos derniers souvenirs de «l'ancien temps»...

La tyrannie du temps libre

Le tissu qui forme la masse des médias sociaux ne prend sa source qu'à un seul endroit: notre temps libre.

Pour la vaste majorité d'entre nous, les outils de réseautage en ligne ne sont utilisés que dans nos temps libres. 5 minutes, 15 minutes, 1 heure par jour? Parfois plus, parfois rien du tout.

Mais le maigre temps discrétionnaire, extirpé à grande peine de votre agenda surchargé, que vous tentez de consacrer à votre réseau en ligne, ne vous retournera jamais autre chose que ce constat impitoyable: celui du spectacle du temps libre de tous les autres.

Même si vous arriviez à prendre quatre heures par jour pour montrer que vous avez vous aussi du temps libre, votre réseau ne vous retournera que des pages et des pages de gens qui ont encore plus de temps libre que vous.

Tous ces films, livres, sorties que vous ne pouvez pas vous permettre, votre réseau, lui, se le permet. Toutes ces discussions, pensées, anecdotes que vous ne pouvez pas noter, votre réseau, lui, vous le balance en pleine face.

Le réseautage socio-numérique centre notre rapport au monde en nous plaçant tout au milieu. Mais si on n'y fait pas attention, il pourrait aussi complètement nous décentrer et donner l'impression au contraire de se retrouver tout en périphérie.
loisir
FOMO, Fear Of Missing Out, l'acronyme forgé pour exprimer cette angoisse générée par l'impression d'être toujours en train de manquer quelque chose, décrit bien le sentiment tyrannique de se retrouver sur la touche: le peur de manquer quelque chose.

Lorsqu' on prend conscience que les réseaux sociaux ne nous exposent que le temps libre de nos amis, on ne cède plus à cette angoisse du FOMO. Comment croire qu'on ne devrait pas être là où l'on est en ce moment. Cruel effet secondaire de la société des loisirs.

Une fonction des médias sociaux est de réintroduire du nouveau dans le système. Or ce média ne s'alimente qu'avec notre temps libre, libre des préoccupations de survie matérielle (manger, travailler, dormir).

Il est clair alors que si ce temps libre ne sert qu'à décrire notre temps libre, ou la façon de le combler, nous ne créons qu'une déformation ce qu'est le monde. Le FOMO vient alors hanter nos moindres mouvements.

Mais si le contenu de ce temps libre sert aussi à partager des stratégies de vie, à échanger comment, nous simples mortels, nous apprenons à jouer le Grand jeu sans vraiment connaître les règles, si nous évitons la tyrannie du temps libre, une partie du tissu des réseaux sociaux peut venir nous envelopper et servir à nous faire grandir.


Quand le message est rabaissé au rôle de moyen

Ce que j'aime de la blogosphère, ce sont les conversations.



Elles ont migré pour la plupart sur les plates-formes de réseautage social. En partie, tant mieux. Les conversations futiles (ou personnelles) sont maintenant sur Facebook (et j'y vais pour cette raison), les conversations courtes ou relais (passer un lien) sont sur Twitter (et je l'utilise pour ça). Les questions-réponses sont sur Quora et les appels pour sortir sont sur Foursquare. Quant à Linkedin, c'est le CV constamment à jour. Google Plus est un mélange de tout ça, mais la communauté n'est pas stabilisée encore.

Mais des conversations dans Slideshare?

En général je n'y vois que des commentaires sans vraiment de lien. Mais quand ça arrive, comme dans mon cas quand j'ai déposé ma présentation Le Contenu n'a plus de valeur, ça vaut la peine de la recopier et de la remettre dans la blogosphère.
Conversation originale sur Slideshare

Michel Roland-Guill: Belle présentation, efficace et qui me pose une question, essentielle amha: le lien est-il le moyen du contenu (influenceurs, médiateurs) ou le contenu le moyen et le lien la fin? Ce qui signifierait une mutation fondamentale, et en apparence régressive: la prééminence du lien n’est-elle pas la caractéristique pré-littératique, féodale par exemple?

Martin Lessard: Je ne serais peut-être pas prêt à dire que c’est une ‘mutation fondamentale’ dans le sens que ce phénomène pré-existe au web (voir les études de Lazarfeld et son Two-Step flow), même si ce n’est peut-être pas dans le même contexte, ni à une telle échelle.

Je dirais que je tente de remettre en relief le fait que les échanges communicationnels ont une composante sociale qu’on a tendance à sous-estimer.

En titrant que le Contenu n’a plus de valeur, je pose en creux cet état de fait.

Je laisserai un anthropologue répondre à votre dernière question 

MRG: Je ne suis pas sûr qu’on ait tendance à sous-estimer la composante sociale, tout dépend du ’on’ que l’on (!) suppose.

Par exemple les outils de gestion des signets en ligne se sont appelés, au début du web 2.0, ’social bookmarking’ alors même que leur utilité la plus évidente et immédiate était dans la gestion personnelle de ses signets, ie dans leur orientation «contenu». Voir aussi aujourd’hui les réflexions d’Hubert Guillaud sur la lecture sociale, celles de Marc Jahjah sur le partage des annotations, ou celles de mon ami Christian Jacomino sur le partage de la lecture à voix haute.

Et en amont encore, il y a le travail des théoriciens du texte qui ont déconstruit la notion d’oeuvre. Il me semble qu’aujourd’hui au contraire la tendance massive est à la revalorisation de la composante sociale, votre présentation l’illustre et ce qu’elle montre, et qui me pose question, c’est que cette promotion de la composante sociale ne se limite pas à l’estimation, à l’idée que l’on se fait des échanges communicationnels, mais qu’elle concerne l’évolution même des pratiques.

’Mutation fondamentale’ est peut-être une facilité de langage, mais n’a de sens que dans le contexte particulier des échanges en ligne. D’ailleurs, s’agissant de Lazarfeld, je remarque que sa théorie vise à décrire le mode de percolation des idées, où les leaders d’opinion sont des vecteurs, c’est-à-dire que le sujet reste en fin de compte le contenu.

Votre présentation pose bien la question anthropologique (justement) amenée par l’évolution des pratiques: lorsqu’on envisage le rôle des ’influenceurs’ on reste dans le cadre de la problématique de Lazarfeld, de la diffusion des idées/contenus, mais lorsqu’on pose que le partage devient la valeur, c’est bien d’une mutation qu’il s’agit, où le ’massage’ social devient la fin et le message est rabaissé au rôle de moyen (on pourrait soutenir qu’il en a toujours été ainsi, mais il faudrait alors parler d’une ruse de la raison qui fait consonner deux logiques différentes selon un équilibre éventuellement mis en péril – mais ce serait dépasser les limites d’un commentaire déjà beaucoup trop long  ).

ML: Je dois dire que le YulContenu était une rencontre de jeunes ‘gestionnaires de communauté’ de 20 à 30 ans, pas particulièrement familier avec la théorie (je n’ai d’ailleurs pas cité Lazarfeld). C’est le ‘on’ de mon précédent commentaire.

Votre précision me fait penser que finalement je touche un sujet plus près de McLuhan que de Lazarfeld peut-être. Mais il est vrai qu’une grande partie du contenu social échangée actuellement concerne une forme de communication phatique. Mais j’imagine qu’il faudrait alors commencer à bien délimiter les termes de nos objets avant de poursuivre notre conversation.

Mais poursuivons quand même. Je vais prendre un exemple.

Je suis bien l’évolution de l’écrit et de la lecture à l’ère des réseaux (sans en être un expert comme Hubert). Je sais que si le contenu a une valeur, tout de même, elle est pourtant maintenant effectivement éclipsée dans un monde de surabondance d’information par la relation (je vais lire Hubert avant de lire Marc, parce que je le connais personnellement). La relation ne se limite pas à des rencontres physiques non plus et Marc entrera éventuellement dans ‘ma sphère d’experts’.

Par contre, n’étant plus dans un monde de rareté (relative) d’information, Marc aura grand peine à y entrer tant qu’Hubert réussit à satisfaire (saturer) ma curiosité à ce niveau. La valeur du contenu de Marc n’a donc ‘pas de valeur’ à mes yeux. Il pourra être revalorisé quand mon réseau (ma ‘sphère d’experts’) l’inclura davantage comme un incontournable (ou suite à des rencontres personnelles).

C’est effectivement le sens de ma présentation que vous résumez de si bonne manière: le message est rabaissé au rôle de moyen. La sélection des contenus (à contenu égal) se fait pour des raisons d’appartenance à une communauté (à la construction de celle-ci).

J’ai tout de même l’impression que c’était quelque chose de déjà présent dans la culture et que seul le partage à très grande échelle, comme on le voit sur Internet, le rend plus visible (d’où mon appel à un anthropologue qui connaîtrait la situation — tiens j’en connais un, je vais lui demander…)

Enkerli: (Content de voir des mentions de l’anthropologie, surtout qu’elles semblent pertinentes…) Pas facile d’embarquer en cours de route et j’ai pas tellement la possibilité de me concentrer là-dessus, en ce moment. Mais je vais essayer de contribuer à vif, après une lecture par trop fragmentaire. Un peu comme si j’arrivais dans une salle de conférence à la fin d’une période de questions. On peut dire que c’est la partie «regard éloigné» du travail anthropologique.

Donc, si je comprend bien, on parle du passage du «contenu en soi» à la «lecture sociale». Une grande question sous-jacente, c’est de situer ce changement dans un contexte plus large. Un truc qui se discute souvent, dans le contexte de l’émergence de nouvelles pratiques, c’est le degré de discontinuité entre ces nouvelles pratiques et ce qui les a précédées. Le discours sur l’innovation fait souvent appel à des concepts de «révolution», de «disruption» et de «changement fondamental». Selon ce discours, la lecture sociale est un phénomène fondamentalement nouveau, qui nécessite une description d’un ordre nouveau.

Le contrepoint de ce discours ajoute, bien sûr, une notion de «continuité», d’«évolution», voire d’«émergence». C’est le fameux «rien de nouveau sous le soleil». Dans cette optique, la lecture a toujours été sociale. (J’ai tendance à associer ma voix à ce contrechant.) Mais le discours sur la discontinuité est lui-même diversifié. On peut y entendre le «paradigme» de Kuhn autant que l’«épistémè» de Foucault (j’aime bien les rapprocher, ces deux-là). En ce sens, la lecture sociale est-elle un «changement de paradigme» (au sens strict) ou un «décalage infime, mais essentiel»? Vais répondre sur Lettrures…"

Note: La mise en page a été modifiée par rapport à l’original (retours à la ligne, hyperliens, guillemets) et j'ai fait quelques corrections orthographiques ou stylistiques mineures

Mise à jour: J,ai rajouté le commentaire de Enkerli à 12h30
Autres textes relatifs au «contenu n'a plus de valeur» sur Zéro Seconde:

Billet de départ: Le contenu n'a plus de valeur
Commentaires autour de ce billet de départ
Présentation autour de ce sujet au ContenuCamp Montréal
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Watson 1er

Ainsi donc, Watson a gagné. Au jeu télévisé "Jeopardy", la machine a gagné contre les 2 meilleurs participants aux questions de savoir général posé par l'animateur. Les cerveaux électroniques montrent une fois de plus leur supériorité. Vraiment?


WatsonRendons à IBM ce qui appartient à IBM: ils ont réussi en une quinzaine d'années à donner deux camouflets à l'intelligence humaine. Premièrement en rendant Deep Blue maître des échecs en 1997, ils ont retiré la rationalité combinatoire du monopole humain. L'homme comme être exclusivement capable de faire des choix stratégiques venait de mordre la poussière. Et aujourd'hui, deuxième défaite, l'homme qui «sait tout» est renvoyé avec un bonnet d'âne.


La première «vexation» a refroidi le mythe des experts en échecs comme homme intelligent. Regardez les vieux films du XXe siècle et la façon qu'ils ont de «déifié» le bon joueur d'échecs.


La nouvelle «vexation» donnera raison aux tenants de la pédagogie par compétences et non par connaissance. Probablement que d'autres ajustements s'installeront dans la culture pour «guérir» notre «blessure narcissique». Les génies en herbe de ce monde ne seraient donc que des OS organiques bientôt dépassés par le iPad ou... Android.


Je crois qu'il faut se réjouir de voir ces machines étendre l'intelligence de l'humain, tout en acceptant que ce que nous pensions être une exclusivité soit maintenant partagé avec la force brute de la computation informatique. Mais cette «intelligence» a plus à voir avec le dénommé Q.I. --qui aura bientôt bien du mal à rester un barème de mesure de l'être humain. On doit plutôt s'attacher à la véritable nature de la pensée humaine.


La pensée humaine, disait Harendt, se situe dans sa capacité à donner un sens au monde et à interpréter de façon non automatique. Ce qui n'est pas donné à la machine. Mais que celle-ci puisse déchiffrer mieux que nous les données complexes ne fait plus de doute. Qu'elle maîtrise les mots d'une façon que l'on pourrait appeler sémantique, aussi. L'espace laissé à l'humain se rétrécit peut-être, mais elle nous laisse toujours dans un champ interprétatif exclusivement humain.


La «désincarnation de l'intelligence humaine» engendre définitivement des avenues que je n'osais pas imaginer il y a 5 ans*. Mais elle nous force è redéfinir ce que l'on entend maintenant par intelligence.


À lire sur Zéro Seconde


- Exponentiel, mon cher Watson (mon billet de la semaine dernière)


* J'ai correspondu avec Vincent-Olivier en 2004 sur la possibilité que le réductionnisme apporté par l'intelligence artificielle puisse décentrer l'homme de son socle d'être intelligent. J'ai défendu que l'aspect de la sémiosis humaine reste indépassable. Mais il faut reconnaître que l'actualité semble aller davantage dans sa direction. Voici la série de mes réponses:


- Intelligence artificielle et semiosis humaine

- Intelligence artificielle et sémiosis humaine-2

- Godel et le web sémantique




Tout au même endroit

Les effets que la surabondance de l'information induit sur la société se reflètent à plusieurs niveaux et je crois qu'il provoquera des changements possiblement gigantesques (positifs ou négatifs) sur la culture et les citoyens. Le dernier en date est «l'information en temps réel», comme on a pu le voir récemment avec la révolution de jasmin en Tunisie, mais aussi, plus prosaïquement, dans notre vie de tous les jours, sur Twitter ou Facebook, y compris les SMS (il n'est pas rare que l'on envoie 100 messages par jour, tous canaux confondus).

Je m'interroge sur les raisons que l'on a de vouloir se plonger dans ce déluge d'information et je me suis posé la question sur la façon que l'on a réagi au tout début de la vague.

Il est bon de se rappeler que la première «mode» sur les tous premiers sites web, à peu près entre 1993 et 1999, a été de bâtir des interfaces surchargées, «bruyantes» et animées (il en existe encore quelques artefacts sur le web si vous cherchez bien). Mais pourquoi donc?


Il faut se mettre en contexte. Avec l'arrivée du web (et des navigateurs Mosaic et Netscape) le grand public accédait, simplement et rapidement, pour la première fois à une énorme quantité d'information, et ce à partir du même endroit: l'écran de son ordi. Auparavant, pour réunir toute cette information, il ne fallait pas compter en secondes, mais en jour.


On a peut-être déjà oublié, mais de tout temps il a toujours été difficile de chercher et de trouver de l'information (voilà pourquoi on paye les journalistes, les professeurs et les bibliothécaires). Trouver l'information demandait un certain savoir et un savoir-faire certain puis, être en mesure de se déplacer ou d'être mis en relation avec les sources.

Écran d'abondance

Or au début du web, les internautes faisaient pour la première fois l'expérience d'avoir tout à la portée de main (littéralement, c'est le cas aujourd'hui avec le iPad). Quand on passe d'une époque où l'information est rare et dispersée, il a été normal que le premier réflexe ait été de tout mettre en tas à l'écran, pour montrer justement que «tout» était là.


Les premiers sites étaient aussi laids les uns que les autres, surchargés et durs à naviguer. Remettons-nous dans l'esprit de l'époque. Quand chercher hors web est long et fastidieux, alors, même face à des «sites laids et lourds», le simple fait de «tomber» sur une mine d’information était un net avantage.

Le souci des «webmestres» consistait simplement à «rendre accessible» tout ce qui était possible. L'usager se grisait avec la «quantité» d'information que le site lui livrait en quelques clics.

Remémorez-vous l'interface de Yahoo. Un capharnaüm. Et le site phare du web 1.0. «Tout au même endroit».

Et c'est par contraste que le héraut du web 2.0, Google, annonciateur des interfaces épurées des années 2000, fit comprendre que «tout au même endroit» ne veut pas dire tout à l'écran...


On dirait que si la première réaction a été de «fêter» la surabondance de l'information en l'affichant sans nuance, on s'en lasse assez rapidement. «L'information en temps réel» suivra probablement le même chemin, même si je ne sais pas quel chemin il va prendre. Le filtrage social est une première stratégie.

- Mais comment la gestion des flux de son réseau se fera de façon organique?

- À quoi ressemble une architecture de l'information d'un graphe social?

- Comment bâtir une ergonomie cognitive du «temps réel»?

Faut-il être un peu aristocrate?

Eric Fottorino, pour Le Monde, et republié dans le Devoir, a posé quelques questions à Umberto Eco à l'occasion du lancement en français de son dernier livre (De l'arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l'interprétation, Grasset). Une question a attiré mon attention.

Q: Pensez-vous que le savoir et la connaissance seront toujours diffusés par de l'écrit sur lequel on s'appesantit, ou au contraire que la culture de la vitesse, celle d'Internet, va finir par affecter notre capacité de jugement?

Umberto Eco: Je crois qu'il faut rétablir une culture des monastères, qu'un jour ou l'autre -- peut-être serais-je mort avant -- il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères, peut-être à la campagne, comme les amish de Pennsylvanie. Là, on garde la culture, et le reste, on le laisse flotter comme il flotte. Avec six milliards d'habitants sur la planète, on ne peut prétendre qu'il y a six milliards d'intellectuels. Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là.

(source)
D'emblée, on est frappé par cette question qui sépare en deux la culture. D'un côté, la "culture du savoir et de la connaissance" qui se transmettrait (et se définirait) par son véhicule privilégié (l'écrit) et de l'autre une "culture de la vitesse" qui affecte l'organe même de la rationalité ("capacité de jugement") au point de ne plus représenter le savoir même, ni la connaissance (sinon, on ne les aurait pas mis en opposition) et qui ne se définirait que par sa modalité (la vitesse de transmission).

Je ne sais pas s'il sous-entendait Wikipédia, Twitter et les forums dans la culture de la vitesse, mais quant au véhicule, il n'y a pas plus "écrit" que ceux-là. Alors d'où vient l'opposition?

Le danger de "l'immédiat", concept porté à son paroxysme, et à bout de bras, par Paul Virilio (hanté par "l'accident intégral" de la société de l'information --et dont je ne partage pas les conclusions comme exprimé dans mon billet en 2009, Virilio et la peur de l'immédiat) est probablement surévalué, mais suffisamment pertinent pour poser la question à Eco.

À quel point faut-il se formaliser que, non seulement Eco ne relève pas la rhétorique de la question, mais qu'il la défend presque ("Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là")

L'aristocratie, à mon avis, refuse aux autres un statut et les outils pour s'émanciper. Le web 2.0 a démocratisé l'accès aux outils, pour les pros comme pour les amateurs. L'élite refuse de voir les avancées parce qu'elle considère que la plèbe ne saurait ni bien l'utiliser, ni en faire quelque chose de noble -- en général sur la base de critères que seule l'aristocratie "maîtrise" (définition tautologique): la culture est ce qu'elle déclare culture.

Et la "culture", c'est le "livre". Ce qui donne des déclarations comme «Pour permettre aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète. En 140 caractères, on n'a pas beaucoup le temps de faire ça.» (dixit la présidente d'honneur du Salon du livre 2010 de Montréal). Un peu comme si on réduisait la littérature au Harlequin. Ou la télé aux télés-vérité.

Et pourtant, Twitter, pour qui se concentre bien (tiens donc! un verbe d'action qui n'est pas réservé au livre!) sur les bonnes sources, «permet aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète».

La preuve: cet excellent article Christian Liboiron sur l'ouverture (ambivalent) du Salon du livre de Montrtéal sur le XXIe siècle.

La lecture en éclats

"Le véritable supplément à la mémoire n’est plus le document ni même la bibliothèque, mais Google". Christian Vandendorpe, l'auteur de l'excellent Du papyrus à l'hypertexte: Essai sur les mutations du texte et de la lecture, propose un brillant exposé pour raconter le divorce de la lecture longue et de la lecture courte (via JM Salaün).

Star Pupil, 1954Dans La lecture en éclats, publié dans la revue Arguments l'an passé [3400 mots / 15 min], il soutient que "’hypertexte donne au lecteur la même liberté de coq-à-l’âne que la conversation familière". La lecture, on s'en doute maintenant, serait influencée par le support.

Première victime de la "technologie"
Le rouleau de papyrus, par exemple, qui fut durant trois mille ans le support de l’écrit, a été remisé aussitôt le codex apparu. Cet ancêtre de notre livre actuel ayant montré qu'il était meilleur support pour la lecture, nous raconte le professeur au Département de français de l'Université d'Ottawa. Le livre, alors, restera-t-il au côté de l'ordinateur? Il ne va jusqu'à annoncer sa disparition.

Ce qu'il fait par contre c'est de décrire le déploiement de la lecture courte et le retranchement de la lecture profonde causé par les nouvelles technologies.

"Le livre étant une totalité finie, il propose implicitement un contrat de lecture qui va de la première à la dernière page." "L’imprimerie a fait de la lecture une activité privée".

"Le roman est [...] le livre par excellence, que le lecteur va lire de la première à la dernière page et dans lequel il peut se laisser absorber au point de perdre toute conscience du monde extérieur."

Cette activité de lecture de la continuité, sur lequel reposait le livre, a volé en éclat. L'art du romancier a comme base le temps, et consiste à retarder le dénouement tout en le faisant désirer de plus en plus fortement, dit-il. La lecture profonde demande un abandon.

L'écran superficiel
Mais on ne lit pas de livre à l'écran. Du moins, premièrement, l'équipement actuel n'autorise ni un confort visuel, ni une aisance dans la position de lecture et deuxièmement l'offre interactive ou sociale se trouvant souvent à un clic, il y a peu de chance que Proust ou Tolstoï puissent compétitionner avec Facebook, YouTube ou vos courriels.

Vanderdorpe appelle cet espace un "espace de séduction" où abondent icônes et couleurs, alertes et correspondance qui ont l'heur de distraire le lecteur de l’attention cognitivement exigeant que la véritable lecture de fond requiert. (Avez-vous réussi à tenir jusqu'ici sans basculer la fenêtre de zéroseconde?)

Lire comme on converse
"L’art d’écrire, tout comme celui de raconter, consistait jusqu’ici à créer des attentes chez le lecteur pour ensuite les satisfaire." rajoute l'auteur, or l’hypertexte offre des occasion à un interlocuteur pour facilement "saisir au bond un élément quelconque pour changer le sujet en suivant ses jeux d’association."

La "conversation" caractérisant le "web 2.0" trouve ainsi sa source.

"[L]e lecteur cédera facilement à la tentation de changer de sujet, de soulager la tension mentale que pose sa lecture en dérivant sur un sujet connexe". Ce qui est l'apanage de la lecture courte.

"[U]ne lecture «en immersion», mobilisant totalement l’imaginaire du lecteur sur une longue période de temps" est la caractéristique de la lecture profonde.

Avec l'arrivée imminente des tablettes et l'amélioration des liseuses electroniques, pourra-t-on revoir resurgir une lecture profonde qui "est une excellente école pour entraîner la mémoire, l’attention au détail et la capacité de synthèse"?

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Image : Superbomba

Comment mesurer la société de l’information ?

Bibliomancienne a repéré dans le bulletin de l'UNESCO cet article "Measuring the Information Society" qui pose la question : "à quelles conditions une société est-elle une société de l’information ?"

Le concept repose sur 3 critères:

  1. La disponibilité et l'accès de l’infrastructure des TICs.
  2. L’usage et l’intensité de l’usage qui sont associés aux TICs.
  3. Les compétences et les capacités à utiliser de façon efficace les TICs.
Ce qui lui fait dire : "Ce sont la Suède, la Corée, le Danemark, la Hollande et l’Islande qui apparaissent dans le top 5 des pays qui définissent le standard de la société de l’information. Si on cherche la société de l'information, on sait dans quelle région du monde la trouver."

Le UK se trouve en 10e, les US en 17e, le CA en 19e (tombant de 10 points depuis 5 ans) et FR 23e

Article de Biblomancienne ici
Télécharger Measuring the Information Society ici.

Les ambassades numériques

« Que valent finalement les quelque 8350 articles sur le Québec de Wikipédia (...)? » lance Stéphane Baillargeon dans le Devoir d'hier. « Des pistes, pas des références ». Réfléchissons sur l'implication de la Francophonie dans ce savoir qui s'écrit en ligne .

WikipediaDans 4 courts articles publiés samedi dernier, Baillargeon réussit à bien survoler les contours et les enjeux de l'encyclopédie, ouvert aux contributions du monde entier, dans le cadre d'une petite nation.
Wikibec et Quépédia
Une production tout-tout-tout (verrouillé)
Des chicanes dans ma cabane (verrouillé)
La pire des options?

8350 articles, 1 peuple

Bien sûr, Wikipédia se fait taper sur les doigts pour toutes ses imprécisions encyclopédiques à propos de ce pays trop incapable de se mettre en scène, même sur le réseau (« à peine 7% des rédacteurs de tous les textes en français proviennent du Québec ») : "Il faudra aussi rehausser la qualité des articles [sur le Québec]" fait-il dire à Sébastien Savard, un administrateur québécois du Wikipédia francophone.

Sources ouvertes
Un bon point soulevé : alors que les archives nationales allemandes ont fourni récemment 100 000 images de l'histoire de l'Allemagne et que le gouvernement américain met automatiquement libre de droit tout ce qu'il produit, « les fonds d'archives québécois ne facilitent pas la reproduction d'image ».

Critique critique
Baillargeon souligne bien d'autres enjeux (notamment, le refoulement des régionalismes même sur des sujets régionaux, ou encore l'effet rouleau compresseur de Wikipédia sur les autres encyclopédies savantes). Il conserve tout son sens critique face à ce phénomène, même si ça revient, d'une certaine manière, à répéter que Wikipedia ne peut être crédible pcq on a trouvé telles ou telles fautes...

Comme le dit si bien Fagtstein après la lecture du dossier du Devoir, Wikipedia n'a jamais réclamé être crédible, "It doesn’t want to be trusted", il demande seulement au visiteur de "vérifier les faits, chaque fait, dans chaque article" et de les corriger. C'est là un changement de paradigme complet qu'il est important de souligner quand on parle du phénomène.

Média du savoir
Stéphane Baillargeon interviewe d'ailleurs Jean-Michel Salaün, Directeur de l'École de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'Université de Montréal, qui a toujours le don de bien résumer les situations :

« Une encyclopédie jusqu'à maintenant servait à fixer le savoir. Wikipédia semble avoir complètement renversé ce raisonnement avec sa construction continuelle du savoir, plus près du média que de l'encyclopédie traditionnelle ».

« D'un point de vue commercial, c'est une destruction de valeur. Du point de vue du savoir, c'est le contraire... ». (source: Une production tout-tout-tout -Le Devoir, verrouillé)

La société des savants
Cette série d'articles fait, à mon avis, suite au billet incendiaire de Christian Rioux sur la société des blogues, dont j'ai commenté à plusieurs reprises sur ce carnet certaines exagérations, où il disait tout le bien qu'il pense de la montée de monsieur tout le monde dans la participation au spectacle du monde (voir aussi la controverse actuelle avec Facebook et l'enseignement).

Mes précédents billets sur ce sujet :
La pêche aux idées
Les prénumeriques
Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux

Je reviens sur lui ici notamment pour le passage où il vilipendait Mark Prensky qui suggère aux professeurs de proposer à leurs élèves d'écrire des articles sur Wikipédia, « une encyclopédie sans comité scientifique, bourrée d'approximations et d'erreurs».

Le savoir en mouvement
"Si, grâce aux idéologues d'Internet, le premier élève peut se prendre pour d'Alembert ou Diderot, il n'est pas besoin de chercher longtemps les causes du décrochage scolaire." (source: société des blogues -Le Devoir)
Dans la pensée prénumérique, le savoir s'arrête quand on publie. Mais si on voit le texte pondu comme étant un point de départ, on change de perspective! Les d'Alembert en herbe ne font que démarrer l'exercice et les lecteurs comblent les manques.

Mais ici encore, il s'agit de s'assurer d'avoir une masse critique : une crainte toute légitime est de voir ces "futurs décrocheurs" prendre toute la place. Christian Rioux n'exprimait que cette crainte.

Quantité= qualité en percolation
Si on s'accorde pour dire que la quantité de modifications d'un article garantit un tant soit peu sa qualité, il faut une masse critique de visiteurs pour polir les articles de Wikipédia.

Les articles concernant l'histoire des petits peuples, surtout s'ils ne participent pas en nombre au réseau, soit par le manque de ressource, soit par manque d'intérêt sont réduits à laisser les autres réécrire leur histoire.

Ces petits peuples doivent alors trouver une autre façon de prendre leur place.

En termes plus clairs et directs, si le Québec n'a pas la masse critique de gens à partir duquel un faible pourcentage d'érudits se dévoue à être bénévole pour ce savoir qui s'écrit en ligne, il doit prendre d'autres moyens pour y arriver.

Comprenez-moi bien, il n'y a pas de mal à être un peuple pas assez nombreux pour réussir à s'inscrire dans les réseaux participatifs qu'offre le web 2.0 (à quoi sert un réseau social virtuel, quand les peuples sont, en soi, par leur proximité, déjà un meilleur réseau social dans la réalité?).

Mais laisser L'encyclopédie de l'Agora et les institutions gouvernementales ou non gouvernementales sans les moyens d'y participer n'est pas une bonne stratégie.

In .gov we trust
Je dois avouer que je me fie moins à Wikipédia francophone pour des sujets concernant notre culture francophone à cause de cette masse critique manquante et je me fie davantage à Wikipédia anglophone, pour cette même masse critique présente, pour des sujets mondiaux, larges ou scientifiques.

Mais rien n'empêche la Francophonie de cesser de vouloir jouer les règles d'un jeu foncièrement inégal par définition (il y aura toujours moins de francophones que d'anglophones) et de commencer à supporter directement les organismes ou les gens qui cherchent à s'impliquer...

À quand nos ambassadeurs numériques?...

La pêche aux idées

Pour les travailleurs du savoir, la conversation entre blogueurs représente essentiellement un échange d'idée plutôt que de texte. C'est une forme de "connexion à travers le contenu"basée sur la confiance et la possibilité de transcender les spécialités... C'est une des conclusions à laquelle est arrivé Lilia Efimova dans son doctorat sur le sujet. Une occasion de faire le pont avec l'escarmouche de Christian Rioux, du journal Le Devoir, à propos de l'épidémie blogueuse...

Dans son billet d'humeur en début d'année, Christian Rioux nous a offert une porte ouverte sur la pensée prénumérique des travailleurs du savoir (et du matériel pour plusieurs billets encore ;-) (voir Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux).
"(...) il m'arrive le plus souvent de déplorer la médiocrité de ces «nouveaux» contenus qu'est censé offrir Internet. Chaque fois que je lis les blogues de mes collègues [journaliste] qui s'adonnent à ce nouveau vice, je suis déçu. Déçu d'y trouver des textes généralement bâclés, improvisés et mal écrits, qui ne font pas toujours honneur à leur talent. C'est ce que j'appellerais du journalisme de comptoir, où l'expression du premier jet et donc du sentiment premier prime sur tout. Or écrire, même un simple article, c'est se donner le temps de réfléchir et de se relire." (Source Le Devoir 09 janvier 2009, le gras est de moi)
Retour sur une déception
Toute la déception de Rioux repose sur des attentes préconçues (légitimes, certes, mais attentes hors de propos). Les lecteurs de mon blogue savent bien que tant que l'on s'obstine à voir dans les blogues du journalisme, c'est réduire le phénomène à son contenu. (Voir Être journaliste sur le web et La blogosphère et les médias).

Quand Rioux dit, "je ne vois pas grand-chose que je n'aurais pu trouver autrefois sur papier. (...) [S]ur le plan du contenu, le résultat aurait été à peu près le même", une certaine dimension manque.

Nous voyons donc dans ses commentaires une matière pour explorer le mécanisme réflexif d'un prénumérique sur un phénomène, a priori nouveau dans le monde des travailleurs du savoir. Je laisserai le soin à d'autres de dire si cela est vraiment révolutionnaire

"L'épidémie blogueuse" parmi les travailleurs du savoir
Le "premier jet" et le "sentiment premier", défaut ou vice selon Rioux, permettent dans la blogosphère en général un autre type d'échange que celle de simple contenu. Car tout échange n'est pas que journalistique. Lilia Efimova le montre bien dans le résumé de son dernier chapitre (la version longue est ici).

Lilia nous propose une vision très mûrie (elle a eu le temps de "réfléchir et de se relire") sur la pratique des blogues parmi les travailleurs du savoir.

Sa conclusion gravite autour de 4 points: les idées, les conversations, les relations et les tâches (et un 5e point, le contexte):

On peut voir les blogues comme une couveuse à idées. Les idées circulent, s'entrechoquent, provoquent des conversations, qui a leur tour créent des relations. Ces idées sont ensuite cueillies lorsqu'elles sont prêtes pour répondre à un besoin, une tâche. Ces éléments varient selon le contexte.
Les idées
Son étude du réseau de blogueurs montre l'importance d'un "réseau de partage du sens".

- Les blogues sont utilisés pour suivre le "cours des idées", sous forme de micro-lectures, généralement à partir d'autres blogues considérés comme sources fiables et avec l'aide de son réseau comme filtre.

- Les blogues procurent un espace pour capturer et articuler des idées qui seraient autrement non documentées ou cachées dans des espaces privés; les blogues représentent un carnet ouvert de contenu "croyable" ("trusted").
Ça me rappelle qu'au début de la blogosphère, il était courant de parler des billets comme des "idées à moitiés cuites" (half-baked ideas). On peut voir la blogosphère comme une fontaine à idées, dommage pour ceux à qui cela donne des ulcères. De la quantité donc, des idées à profusion, oui, mais dont beaucoup seront mis aux poubelles.
Les conversations
Les blogues répondent à un besoin de partager une perspective du monde, en général sur ce que l'on travaille, et des informations diverses, sans peur de "spammer" (pousser l'information à d'autres qui ne l'ont pas de mander) --le blogue étant fondamentalement en mode "pull" (on va à l'information, l'information ne nous est pas poussée).

-Les conversations de la blogosphère offrent à la fois un historique des écrits individuels et à la fois un historique des interactions entre blogueurs (conversation ou rétroliens). Mais ces contextes ne sont ni nécessairement explicites ni nécessairement "retraçable" pour quiconque.

-En comparaison avec d'autres outils, la participation dans les conversations demande un effort accru où la recherche laborieuse du contexte (fragments de conversations éparpillés) limite grandement l'échelle ou la fréquence des conversations. Ce qui la réserve à un réseau proche et très connecté.

-En ce sens, on peut dire que les blogues ne procurent qu'un support occasionnel plutôt que constant aux conversations.

-Participer aux conversations de la blogosphère contribue à développer des idées et des relations qui transcendent les spécialisations et excluent les intermédiaires.
Le support constant de la conversation, plusieurs l'ont remarqué, s'est déplacé sur les moteurs de micro-blogging comme Twitter. La difficulté de retracer les conversations reste une barrière, encore, pour le grand public.

Le tiers exclus
Mais le plus intéressant est le dernier point sur l'exclusion des intermédiaires.

L'apparente mise au rancart des journalistes comme "courtier d’idées" (ou de l'information) est ainsi expliquée. D'où leur première réaction épidermique face à la blogosphère. Ils ont depuis repris une place dans le nouvel écosystème de l'information. Actuellement la tension est plutôt disparue.

Rioux étant un cas à part, ne voulant ni partager ses idées "à moitié cuites " (tout à fait compréhensible) ni prendre part à la conversation (ce que d'ailleurs plusieurs journalistes boudent toujours -car règle générale, ils ne commentent que sur leur propre blogue), il représente une façon de faire "prénumérique": le collectif est généralement responsable de la médiocrité, le public est généralement ignare -- les courriers des lecteurs et les lignes ouvertes à la radio le démontrent tout le temps.

La conversation journalistique
D'une certaine façon, la conversation est pourtant déjà utilisée par les journalistes. Pour eux le téléphone entre collègues est et restera encore longtemps le meilleur moyen "pour capturer et articuler des idées qui seraient autrement non documentées ou cachées dans des espaces privés ". Comme ce canal fonctionne bien, il peut être compréhensible que la conversation dans la blogosphère leurs semble inutile

La blogosphère des travailleurs du savoir n'est qu'une version numérique, décentralisée, démocratique de ce besoin d'aller "à la pêche" ou de valider son point de vue ("à moitié cuite").

Je vous laisse le soin de lire le reste du texte de Lilia sur les autres points.
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Les prénumeriques

"Les prénumériques regardent l’heure sur une montre, ils trouvent leur chemin sur une carte pliée en accordéon, [...ils] écoutent la météo sur leur poste de radio, regardent les infos routières à la télévision. Pour préparer leurs vacances, ils vont dans une agence de voyages et ils prennent les dépliants avec les horaires de trains. Au retour, ils font développer leurs photos et en font des doubles pour leurs proches."(source)

Le iphone de mon grand-pèreVous regardiez les photos, en noir et blanc, de vos (grands) parents, toutes écornées, dans la boîte à soulier, émerveillé comme Howard Carter découvrant le tombeau de Toutânkhamon, d'avoir une vue sur "l'ancien monde".

Aujourd'hui il s'agit de se faire décrire comment nous vivions dans le pré-numérique pour retrouver ce frisson du temps disparu. Mais est-il vraiment disparu?

Jacques-François Marchandise, directeur de développement de la FING, a fait un bon billet jeudi sur "les prénumériques" pour nous dire que les temps ont changé, mais aussi que tout n'est pas changé.

"Nous retenons mieux ce que nous lisons sur le papier qu’à l’écran, et nous avons un peu peur de la disparition du livre, que nous trouvons fonctionnel et portatif, et que nous aimons bien, parce qu’il a son histoire et qu’il est dans la nôtre."

Point d'orgue
Je crois que son billet vient clore un cycle de discussion sur les "digitals native / digital immigrants" que j'ai commencé la semaine dernière [Pour en finir avec les natifs versus les immigrants digitaux et Épidémie blogueuse] :

"On est toujours le prénumérique de quelqu’un. [...] Comprendre ce qui change, c’est aussi comprendre ce qui précède". Il dit croire que "nous sommes donc durablement prénumériques; quant aux digital natives, ils naissent ou sont nés dans un monde où le numérique existe, mais où le prénumérique préexiste, et il n’y a pas lieu de s’en inquiéter, mais d’y prêter toute l’attention nécessaire."

En commentaires sur InternetActu
Philippe Cazeneuve ajoute : "Nous avons beau travailler dans des environnements numériques, la construction de nos connaissances et la capitalisation de nos expériences, la façon dont nous mémorisons les informations que nous échangeons et produisons relèvent toujours me semble-t-il de logiques qui ne sont pas d’ordre binaire."

Erwan, ajoute :"Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut avant tout de la curiosité pour la chose numérique, ainsi qu’un peu de patience. À l’époque où nous nous trouvons, ces (pré)dispositions comptent bien plus que l’âge, et ça risque de durer encore un moment…"
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Autres liens
"Enseigner et apprendre en milieu nomade" : l'intervention vidéo de Jacques-François Marchandise