ZEROSECONDE.COM (par Martin Lessard)

ZEROSECONDE.COM

Impacts du numérique sur la communication, notre société, nos vies.

Exponentiel, mon cher Watson

Quand le pion avança en c4, au dix-neuvième coup, il s'inclina. Kasparov, le maître incontesté des échecs, perdait devant une boîte de conserve appelée Deep Blue. J’ai encore ce souvenir très frais de cet après-midi du 11 mai 1997 où l'humain venait de perdre, face à la machine, dans ce jeu qui symbolisait la suprématie de «l'intelligence» humaine. La semaine prochaine, IBM prépare un autre coup dur pour le genre humain.
Hal avant Watson
L'humiliation infligée par Deep Blue a été vite oubliée et le jeu des Échecs a été «downgradé» au rang des jeux de réflexion computationnelle brute.

Autrement dit, être excellent aux échecs a commencé à signifier être intelligent comme une machine, et deviendra folklorique comme ceux qui récitent le nombre pi jusqu'à la 25e décimale. Alors qu'Excel vous le donne dans une cellule.

Entre en scène Watson.

IBM a créé la machine la plus intelligente sur terre. Branchée à toutes les connaissances en ligne. Un cerveau multiparallèle programmé pour répondre à des questions de... Jeopardy?!

La semaine prochaine, à l'émission NOVA, elle sera en compétition contre les deux meilleurs joueurs (humains) de tous les temps du jeu télévisé Jeopardy (bande-annonce).

En fait Jeopardy est un prétexte pour démontrer la puissance de recoupement en temps réel à une question que l'on considérait jusqu'à lors comme étant du ressort des humains: des questions de connaissance générale.

Si elle écrase ses compétiteurs (ou, même, si elle s'en approche trop), ça en sera fini aussi du «savoir emmagasiné dans sa tête». Tous les savoirs? Probablement pas, mais je ne me mettrais plus ma main au feu. Les questions que l'on «pose» à Google ou à Wikipédia? Sûrement. Watson se veut l'ultime outil de Question/réponse mythique.

Et nous, que deviendrons-nous? Où irons-nous ensuite? Probablement sur des sites comme Quora où on pondérera les réponses en utilisant notre intelligence. Question garder nos distances avec la machine...

Post-scriptum : Oui, Watson a gagné

L'enfer est pavé de bonnes nouvelles

La volonté du CRTC de permettre aux radiodiffuseurs canadiens de mettre en ondes des nouvelles qu'ils savent fausses ou trompeuses est assez inquiétante. Elle pave la voie à des «Fox News» en puissance...

Un avis de consultation signale que le CRTC compte modifier ses règlements pour autoriser la diffusion de nouvelles fausses ou trompeuses (car retirer «l’interdiction de diffuser toute nouvelle fausse ou trompeuse», revient à l'autoriser en retour). C'est cette modification qui ne fait pas de sens.

La proposition pour l'alinéa 3d est la suivante: au titulaire sera interdit «toute nouvelle qu’il sait fausse ou trompeuse et qui constitue ou qui risque de constituer un danger pour la vie, la santé ou la sécurité du public».

Un télédiffuseur qui produit des nouvelles se distingue de la fiction en ce qu'elle relate le réel. Le droit à l'information doit être considéré et évalué selon les intérêts du public-récepteur et non selon les intérêts de l'émetteur.


Expliquons où se trouve le problème.
- Une nouvelle est un fait relatant la réalité qui répond au besoin d'information du citoyen pour exercer son travail de compréhension du monde. Qu'elle soit donc le plus juste possible correspond à une valeur essentielle en démocratie.

- Il n'existe probablement pas de normes pour évaluer justement de qui est vrai ou faux, mais en conservant «l’interdiction de diffuser toute nouvelle fausse ou trompeuse» cela permet de garder la barre haute sur ce terrain.

- Dans le système financier, on sanctionne le fait de répandre dans le public des informations fausses ou trompeuses sur des titres négociés sur un marché réglementé, on devrait s'attendre qu'on fasse de même dans l'espace réglementé de la radiodiffusion des télécommunications.


- Logiquement, le problème consiste à ne pas s'arrêter après «toute nouvelle qu’il sait fausse ou trompeuse» (première partie) car il enlève l'obligation au titulaire de prouver la véracité de ce qu'il diffuse comme nouvelle.


- Les interprétations engendrées dans la seconde partie («et qui constitue ou qui risque de constituer un danger pour la vie, la santé ou la sécurité du public») avec la coordination «et» entre les deux parties fait porter la proscription non pas à la fausseté de la nouvelle, mais à son «degré de dangerosité» qui reste à interpréter, laissant les nouvelles trompeuses jugées «non risquées» circuler.

- Évaluer les risques et les dangers d'une nouvelle fait porter le poids de la preuve sur le récepteur (il a à prouver son accusation) alors que la formulation originale fait porter sur l'émetteur le soin de prouver son point en cas de contestation.

Le CRTC ne doit donc pas aller de l'avant avec cette modification et j'ai signalé mon opposition sur leur site, dont les principaux points sont résumés ici.

Lire aussi:

Le CRTC pense revoir les normes de la radiodiffusion (Anne Caroline Desplanques, Observatoire du journalisme)

Les mensonges des médias désormais permis au Canada? (Jean-Louis Trudel)


Le Droit à l'information (Professeur Pierre Trudel, Université de Montréal)

Mensonges autorisés sur les ondes? La FPJQ craint un changement de règlement au CRTC (Guillaume Bourgault-Côté, Le Devoir)

Égypte et internet, qui contrôle qui?

En écoutant ce matin Thierry Garcin, aux Enjeux internationaux sur France Culture, parler, avec son invité, d'Internet comme «d'un instrument de puissance géopolitique» et du besoin de sa maîtrise par les puissances internationales, ça a titillé mon oreille au moment même où je lisais Christian Rioux dans le Devoir écrire sur les déboires de l'Égypte en minimisant, inversement, l'impact d'Internet, je me suis dit que mon «multitasking» matinal sur les «médias trads» n'était pas si improductif finalement.

Révolution, numérique ou nonÀ la radio, on y disait que « le contrôle d'internet est aussi important que les guerres commerciales et coloniales du 19e siècle» (dixit l'invité, Laurent Bloch, directeur des Systèmes d'information de Paris-Dauphine).

Certains états trouvent ça insupportable, mais n'y peuvent rien (il cite une Europe impuissante devant les Américains qui fabriquent à la fois les logiciels et les matériels qui font marcher Internet), mais d'autres aussi trouvent ça insupportable, mais interviennent pour changer la situation (il cite la Chine qui s'est coupée carrément d'Internet avec un système parallèle de noms de domaines, un "annuaire" d'adresses internet «sinisé»).

La rivalité, maintenant au grand jour, entre la Chine et les États-Unis dans ce domaine, a été ensuite le sujet du reste de l'interview radiophonique (disponible en baladodiffusion pendant quelque temps, ici). Les attaques, organisées, secrètes ou mafieuses, ne sont pas différentes des actes de pirateries en haute mer sur les voies de communication au temps où l'Empire britannique contrôlait les océans.

Aux armes, internautes

Internet est bel et bien une arme stratégique, et commerciale. On en voit les traces notamment avec Wikileaks récemment et la révolution verte en Iran qui ont consacré Twitter comme arme politique de Washington. (Lire mes billets Ligne de démarcation pour comprendre l'assaut étatique contre Wikileaks et Twitter entre dans l'armement stratégique américain, pour les implications politiques dans les médias sociaux).

Que l'Égypte ait coupé Internet il y a quelques jours pour contrecarrer les manifestations en cours démontre probablement la puissance, à double tranchant, d'internet. Dans ce cas-ci, il s'agit d'une «affaire intérieure» et touche principalement la communication et le transfert d'information.

Est-ce que je me trompe, mais n'est-ce pas là la première fois de l'histoire qu'un gouvernement «débranche son peuple»?

Le post de gloire arrivé

En ouvrant le journal ce matin, on peut être surpris (?) de lire de la plume de Christian Rioux, dans sa colonne au Devoir: «S'il fallait en croire certains, sans Facebook et Twitter, il n'y aurait jamais eu de soulèvement en Tunisie et en Égypte. En a-t-on assez lu de ces reportages jovialistes décrivant une jeunesse arabe mondialisée qui passerait ses longues journées à gazouiller sur ces nouveaux médias prétendument «sociaux»?» (source)

Non pas que les médias socionumériques soit au coeur de la révolution (à ce que je sache, il y a de vraies matraques qui cabossent des vraies têtes), mais, avec les autres canaux plus traditionnels, ces nouveaux médias participent à propager le «mème» de la révolution sur les terreaux fertiles.

Quand un média socionumérique peut transmettre un «mème» révolutionnaire, c'est qu'il y a une ligne de fracture déjà existante pour s'y infiltrer. Le filtrage social permet à petite dose de confirmer un sentiment que l'on a et que l'on ne pensait pas partagé. Une vidéo, des écrits, un podcast, diffusent des visions du monde non filtrées (avec tout ce que cela peut aussi amener comme risque), des contenus souvent alternatifs aux visions «officielles», ou, du moins, «dominantes» dans les canaux traditionnels. En général, ces messages proviennent de gens de confiance: des proches dans son réseau social.

Contre nous, la cyberie,

Le journaliste s'étonne: «C'est à se demander comment, malgré le black-out qui s'est abattu sur Internet pendant cinq jours, deux millions d'Égyptiens ont quand même trouvé le moyen de se donner rendez-vous sur la place Tahrir cette semaine. », question de bien remettre à sa place Internet, comme il aime le faire régulièrement (lire mes billets sur ses épidémies blogueuses).

Mais voilà, c'est qu'on ne peut pas facilement éteindre internet: des solutions de contournement variées ont été mises en place (via ZDNet.fr). Mais si on voit plutôt Internet et les réseaux sociaux comme une étincelle qui met le feu aux poudres (comme je le pense), cette même étincelle ne peut plus grand-chose une fois l'incendie allumée.

Comme je l'écrivais cette semaine «Tunisie, Égypte, Algérie, Yémen, Jordanie, tout s'embrase, via les technologies de l'information. Télé, radio, internet.» Mais ce qui y circule c'est l'information. Et, or, ce sont les hommes qui font la révolution dans la rue. Les réseaux sociaux sont comme un déclencheur (ou un «médiateur»). Les racines de toutes révolutions doivent être encrées plus loin dans la chaire de la vie que sur le simple fait d'une émotion épidermique d'un acte de communication.

L'étendard sanglant est twitté

Il y a tout de même le besoin du pouvoir en place d'envoyer ces casseurs mater du jeune révolutionnaire dans la rue pour les disperser et même attaquer et effrayer les journalistes jusque dans leur voiture pour qu'ils ne soient plus témoins. Resteront probablement les réseaux sociaux pour garder un tant soit peu le contact avec l'extérieur, probablement pendant un certain temps. Et probablement ensuite noyé par de la contre-information et l’indifférence.

S'il faut rassurer M. Rioux, Internet ne fera pas la révolution à la place des gens (il a raison). Mais il est bon de souligner qu'un nouvel outil s'est rajouté dans les mains des peuples et ce qu'ils peuvent en faire pourrait potentiellement dépasser même les nations, pour reprendre le thème de mon billet récent. (D'ici là, cet outil nouveau peut servir de coordination décentralisée pour les manifestants...)

Entendez-vous dans les forums

Tiens, en parlant de «dépassement des nations», l'invité de Thierry Garcin a écrit en janvier dernier «L’Internet [est] en rupture radicale avec la structure nationale moderne. Précisément parce qu’il n’est non pas une médiation entre la Nation et le citoyen, une gêne, mais quelque chose qui s’extrait complètement de la Nation pour renvoyer à autre chose que la Nation. » Le grand schisme de l’Internet

Mugir ces féroces réseaux?

À lire en complément

À quoi ça sert de s'activer sur Internet ? Doctorow répond à Morozov sur le blogue de Framablog. Essentiel.

Does Egypt need Twitter? Où Malcolm Gladwell, qui n'est pas soupçonné d'être réfractaire à Internet, écrit dans le sérieux New Yorker que les révolutions ont existé avant Facebook.

yes, malcolm gladwell, egypt does need twitter, une réponse au précédent lien en guise d'introduction à la possibilité enfin offerte de communiquer pour se mobiliser.

Un diplôme jetable

Un ami qui enseigne dans une université du Colorado m'a pointé vers un article du Economist, «The disposable academic - Why doing a PhD is often a waste of time, sur la valeur du doctorat aujourd'hui. «Pourquoi faire un doctorat est-il une perte de temps?». Étrange. Lisons

Post Doc NightmareL'article traite de la surabondance des détenteurs de doctorat dans un monde qui trouve qu'il y en a trop (trop? Comme si la Terre pouvait être trop bleue!) D'aucuns vont même jusqu'à dire qu'entrer dans la course au doctorat est comme entrer dans un schème pyramidal de Ponzi, lit-on.

L'argument principal apporté par l'auteur consiste à se demander si les doctorants qui graduent gagnent plus que ceux du baccalauréat. Une étude britannique démontre que détenir un baccalauréat permet d'avoir des revenus 14% supérieurs à ceux qui auraient pu aller à l'université, mais qui ont décidé de prendre un autre chemin. Pour un doctorat, cette moyenne est de 26%. Où se trouve le problème?

La comparaison perd de son éclat quand on la compare à la «prime» d'avoir une maîtrise, formation qui prend moins de temps qu'un doctorat: 23%.

L'étude montre donc qu'en moyenne avoir un doctorat ne donne que 3% «d'avantages salariaux» par rapport à une maîtrise. Et encore, pas pour tous les domaines: en math, informatique, science sociale et linguistique, cette différence s'estompe. Et en «engineering and technology» (je ne connais pas l'équivalent français) ou en architecture et éducation, l'avantage disparait complètement et devient négatif.

Il faut probablement relativiser ces chiffres britanniques. Mais on est surpris qu'il n'y ait pas plus de différence.

Malus au doc

L'article conclut en racontant que les nouveaux docteurs trouvent difficilement leur place dans le marché malgré leurs talents. Ou plutôt que les talents collatéraux acquis au Doc sont d'une faible utilité dans un monde où le savoir technique doit être assimilé rapidement et présenté clairement et simplement à une vaste audience (comme si le soin apporté à la rédaction et à la validation ne trouvait plus preneur).

L'article mentionne que certaines universités commencent à offrir à leurs doctorants des cours de «soft skill» (hum, un traducteur dans la salle?) comme la communication et le travail en équipe pour les préparer au marché du travail.

Il n'est pas fait mention dans l'article des raisons autres qu'économiques qui motivent une personne à faire un doctorat, mais l'argument financier fait tout de même mal.

Superflue, super flûte!

L'universitaire semble s'empêtrer d'une connaissance superflue s'il se spécialise trop académiquement. Pénalisé par sa persévérance, en quelque sorte. Ou est-ce alors l'Université qui produit trop d'experts de niveau «académique» (particulièrement dans certains champs d'études) sans possibilité de les replacer dans son propre corps? C'est une des questions posées dans l'article -- qui fait aussi le parallèle paradoxal avec un marché du travail qui se plaint d'un manque de ressources spécialisées. (Et revoilà le débat relancé quant à savoir si le rôle de l'Université est de servir les intérêts du marché ou non).

Je suis plus qu'intrigué par le fait que les doctorants ne trouvent pas leur place. Mais qui ne connait pas un étudiant dans cette situation?

Le savoir ordinaire

J'avais abordé il y a quelques années la montée du savoir profane, ce savoir non-académique, qui entre en compétition avec un savoir plus formel (voir un démonstration que j'avais proposée). Peut-être que le «just good enough» s'applique au savoir en entreprise. L'accès à l'information par internet rend-il la connaissance d'une information moins attirante que la compétence de l'acquérir? Cette compétence, effectivement, s'acquiert dès la Maîtrise.

Dans les domaines en ébullition (internet notamment), devient expert celui qui a lu 3 livres de plus que les autres. Dans le domaine des réseaux sociaux, des soi-disants experts n'ont probablement lu que quelques livres de plus que son client et suivent un ou deux bons mots clefs sur Twitter. À ne pas mélanger avec charlatan. Dans un monde informationnel en expansion, ces petites avances peuvent devenir des gouffres infranchissables en quelques années. L'expertise se métamorphose. Il faudra y revenir.

Et vous, qu'en pensez-vous?


3 liens pour comprendre les Kindle Singles

3 petits liens ce matin pour souligner la sortie des Kindle Singles d'Amazon: des livres plus courts, sous forme électronique, pour une époque pressée. Ne vous trompez pas, malgré que ce soit une certaine forme de repackaging/rebranding des eBooks, c'est tout UN changement tellurique qui peut se produire dans le l'industrie du livre. Les liens suivants vous le démontreront.
Un "single" pour Kindle c'est :
- un livre de 5000 à 30 000 mots (environ 15 à 90 pages)
- un prix entre 0.99 $ et 4.99 $ (en général c'est entre 8 et 14 $)
- et qui portera sur une seule idée forte, bien documentée, bien argumentée et bien illustrée
- Boutique Kindle Singles  
Amazon invente le livre "single", d'Olivier Ertzscheid

Ce n'est ni pour la forme (le format ebook "court" existe déjà), ni pour le prix , mais c'est sa ressemblance avec l'industrie musicale (où le «single» à 0,99$ du Apple Store a sauvé la peau de l'industrie de la musique) qui  fera «du "single" LE vecteur de sa stratégie de diffusion au détriment de "l'album"» et «autorisera, comme les "singles" musicaux l'autorisèrent, un déferlement littéralement vertigineux, un fractionnement quasi infini de ce qui peut être un livre, de ce que peut être un livre.»
On n'achète pas une bibliothèque comme un livre, de Jean-Michel Salaün

Avec «l'arrivée du web et surtout la montée des tablettes modifient considérablement la donne et l'attitude du lecteur. Sur un Kindle ou un iPad, on n'achète pas un livre, on se constitue une bibliothèque». La petite révolution consiste à retourner la conception actuelle de la valeur éditoriale d'un livre (et de supposer une élasticité de la demande globale de livres par rapport à leur prix. Autrement dit, de supposer qu'un livre, ou plutôt un titre, est concurrent d'un autre en fonction de son prix, que les livres sont peu ou prou interchangeables»
L’ogre Amazon aux pieds d’argile, d'Hubert Guillaud

Les Singles sont «une offensive aussi redoutablement structurante que celle de l’iTunes d’Apple pour la musique». «Amazon est devenu le vendeur incontournable du livre électronique en se constituant un catalogue à nul autre pareil» ; Le marché ne  «décollera pas tant qu’il sera verrouillé, que ce soit par des DRM ou par des formats trop spécifiques».

Les nations seront dépassées

« Grâce à la liberté des communications, des groupes d'hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées. »


Non, cet aphorisme n'est pas d'un commentateur éclairé de la scène actuelle du Proche-Orient, emportée par les éclats de foules et les feux de protestations contre les potentats corrompus qui les gouvernent.


La citation est bien de Nietzsche (Fragments posthumes XIII-883 - VP°IV,76), reprise par Enthoven en 2009 (L'Express), qui l'a citée de nouveau il y a deux semaines à son «podcast hertzien» Les Nouveaux Chemins dans le cadre d'une semaine sur le philosophe allemand.


Tunisie, Égypte, Algérie, Yémen, Jordanie, tout s'embrase, via les technologies de l'information. Télé, radio, internet.


Les régimes cherchent tous à empêcher que l'on sache qu'une révolution est en cours. Et voilà que l'Égypte vient de couper internet. On empêche (illusoirement) par tous les moyens les gens de se regrouper virtuellement avant qu'il ne le fasse dans la rue. Internet est coupé? Déjà on voit ressortir les vieux modems pour le recréer, cet internet, et la fondation de communauté continue.«Grâce à la liberté des communications, des groupes d'hommes de même nature pourront se réunir et fonder des communautés. Les nations seront dépassées ».


Bon, bien sûr, il faudra voir encore si la demande de «démocratie» des manifestants ne sera pas au final un cheval de Troie pour l'islamisme, cauchemars de l'Occident.


Mais l'apport de la «liberté des communications», toute relative qu'elle est, alimente la porosité des nations au profit de «sphères» (pour reprendre l'expression de Sloterdijk) où «[l]e lien d'analogie entre voisins [...] ne naît ni par inspiration commune, ni par commerce linguistique, mais sur la base d'une contamination mimétique grâce à laquelle un modus vivendi [...] se propage dans une population» [Sloterdijk, Sphères III: Écumes].


Comment accepter une condition locale quand «l'ailleurs» nous montre des voies alternatives pour «mieux vivre»? Les frontières n'apportent plus l'immunité souhaitée pour garder les cultures nationales isolées.


La télévision avait ouvert la voie. Sous la forme de fiction. Les séries télé, probablement plus que les journaux télévisés, avaient offert à des populations assoiffées de rêves des mondes idylliques. Les scénarios hollywoodiens comme succédanés de «l'ailleurs idéalisés». Mais nuls n'étaient si dupes pour prendre à la lettre ces images.


Alors l'échange par internet a pris le relais et a transmis des «vraies images», des «vrais messages» et des «vraies réalités». À côté, certains vivent à un clic d'un monde différent auquel on peut aspirer.


Ce qui était une pensée esseulée, isolée, trouve lentement sa communauté. «Je ne suis plus seul à penser cela». La conviction se renforce. Et quand on voit que sur la place publique, dans les cercles dirigeants, on étouffe cette vérité, on est convaincu que l'on peut sortir des nations fictives et que l'on ne sera plus seuls pour renverser l'histoire...


En complément:


À quoi ça sert de s'activer sur Internet ? Doctorow répond à Morozov sur le blogue de Framablog. Essentiel.

Le Printemps arabe. Un petit dossier du Devoir

Quand la technologie remplace la discussion… Sur InternetActu sur la question «du fait que notre attention se disperse et que, pour maintenir et améliorer l’attention que nous accordons à nos relations électroniques, nous recherchions celle que nous accordions à nos interlocuteurs physiques.»

A Declaration of the Independence of Cyberspace - John Perry Barlow






Vie et mort dans le virtuel

Marie D. Martel (Bibliomancienne) rapportait samedi comment on meurt de la mort vraie dans les mondes virtuels. Elle décrit la façon dont le jeu, World of Warcraft, est utilisé comme « dispositif pour la mise en place d’un rituel funéraire: une ritualisation opérée par des avatars autour d’une souffrance partagée par une communauté ».




Ces mondes virtuels sont des manières de se créer un double / un avatar pour entrer en relation avec d'autres personnes (d'autres avatars). La technologie aidant, l'aspect le plus remarquable (et remarqué) reste la création en 3D d'espaces pour permettre aux avatars de se mouvoir. Et qui trouble beaucoup de gens quand vient le temps de se poser des questions naïves (comme «est-ce bon ou mauvais?»).

Le réalisme de cet espace, similaire dans son aspect visuel avec le nôtre («dans la vraie vie») ne se retrouve pas toujours dans «d'autres espaces» où nous avons nos «doubles»: échange épistolaire, blogue, émission de télévision où nous portons aussi des «masques»

Je tiens à préciser ici que je suis de ceux qui croient que les relations humaines passent par des «mises en scène» qui ne sont pas l'apanage exclusif des mondes virtuels 3D : Twitter, Facebook, nos échanges courriel et même nos cocktails sont des formes de construction d'une identité publique (même si moins visuelle) où on met de l'avant des caractéristiques personnelles et où on en cache d'autres.

«Contrôler son image» veut dire que l'on contrôle ce qu'on laisse diffuser ou non dans un espace, qu'il soit virtuel ou non, c’est à mon avis une autre façon de «se masquer» et d'entrer en relation avec les autres. Le numérique n'a pas le monopole du « bal masqué»: nos habits, notre maquillage, les endroits que nous fréquentons «dans la vraie vie» sont autant de facettes de notre personnalité que l'on met en scène.

Second Life, World of Warcraft, etc participent du même processus social: ils sont seulement très fortement axés sur l'avatar.

Il n'y a pas en soi de problème à utiliser ces mondes. On peut soit s'y amuser ou entrer en relation significative avec les autres. Si problème il y a, c'est quand on s'en sert pour éviter d'entrer réellement en relation avec les autres. En dénigrant sa propre personnalité (sous le prétexte qu'il ne serait pas «montrable») et en valorisant trop son double chimérique (l'avatar numérique que l'on se construit ou le personnage qu'on invente dans les cocktails), on risque d'affaiblir davantage ses chances de se sentir bien dans sa peau.

Mais je parle ici probablement de cas extrêmes, pathologiques, et je ne crois pas qu'il faille stigmatiser les usagers de ces mondes à cause de l'usage excessif de certains. Il est vrai que l'abus, particulièrement chez les jeunes, empêche de se développer socialement «dans la vraie vie» à un moment critique de leur vie. Mais la plupart des usagers ont un usage sain et ludique de ces mondes. Des formes d'amitiés ou, du moins, des modes exploratoires de relations humaines procurent sûrement des avantages, sinon comment expliquer qu'ils y soient?

Le «rite funéraire» que décrit Marie dans son billet participe du même mouvement. On se réunit là où la relation a eu un sens. Parfois il transcende les mondes et des liens se bâtissent «dans la vraie vie». D'autre fois, le lien est plus «réel» dans le virtuel.

De tout temps, les humains aiment les histoires: on s'immerge dans les films ou on plonge dans des livres. Second Life et consorts offrent encore plus: vivre une histoire dont on est vraiment le héros... Même pour sa propre mort...

Image: Shibuya

Tout au même endroit

Les effets que la surabondance de l'information induit sur la société se reflètent à plusieurs niveaux et je crois qu'il provoquera des changements possiblement gigantesques (positifs ou négatifs) sur la culture et les citoyens. Le dernier en date est «l'information en temps réel», comme on a pu le voir récemment avec la révolution de jasmin en Tunisie, mais aussi, plus prosaïquement, dans notre vie de tous les jours, sur Twitter ou Facebook, y compris les SMS (il n'est pas rare que l'on envoie 100 messages par jour, tous canaux confondus).

Je m'interroge sur les raisons que l'on a de vouloir se plonger dans ce déluge d'information et je me suis posé la question sur la façon que l'on a réagi au tout début de la vague.

Il est bon de se rappeler que la première «mode» sur les tous premiers sites web, à peu près entre 1993 et 1999, a été de bâtir des interfaces surchargées, «bruyantes» et animées (il en existe encore quelques artefacts sur le web si vous cherchez bien). Mais pourquoi donc?


Il faut se mettre en contexte. Avec l'arrivée du web (et des navigateurs Mosaic et Netscape) le grand public accédait, simplement et rapidement, pour la première fois à une énorme quantité d'information, et ce à partir du même endroit: l'écran de son ordi. Auparavant, pour réunir toute cette information, il ne fallait pas compter en secondes, mais en jour.


On a peut-être déjà oublié, mais de tout temps il a toujours été difficile de chercher et de trouver de l'information (voilà pourquoi on paye les journalistes, les professeurs et les bibliothécaires). Trouver l'information demandait un certain savoir et un savoir-faire certain puis, être en mesure de se déplacer ou d'être mis en relation avec les sources.

Écran d'abondance

Or au début du web, les internautes faisaient pour la première fois l'expérience d'avoir tout à la portée de main (littéralement, c'est le cas aujourd'hui avec le iPad). Quand on passe d'une époque où l'information est rare et dispersée, il a été normal que le premier réflexe ait été de tout mettre en tas à l'écran, pour montrer justement que «tout» était là.


Les premiers sites étaient aussi laids les uns que les autres, surchargés et durs à naviguer. Remettons-nous dans l'esprit de l'époque. Quand chercher hors web est long et fastidieux, alors, même face à des «sites laids et lourds», le simple fait de «tomber» sur une mine d’information était un net avantage.

Le souci des «webmestres» consistait simplement à «rendre accessible» tout ce qui était possible. L'usager se grisait avec la «quantité» d'information que le site lui livrait en quelques clics.

Remémorez-vous l'interface de Yahoo. Un capharnaüm. Et le site phare du web 1.0. «Tout au même endroit».

Et c'est par contraste que le héraut du web 2.0, Google, annonciateur des interfaces épurées des années 2000, fit comprendre que «tout au même endroit» ne veut pas dire tout à l'écran...


On dirait que si la première réaction a été de «fêter» la surabondance de l'information en l'affichant sans nuance, on s'en lasse assez rapidement. «L'information en temps réel» suivra probablement le même chemin, même si je ne sais pas quel chemin il va prendre. Le filtrage social est une première stratégie.

- Mais comment la gestion des flux de son réseau se fera de façon organique?

- À quoi ressemble une architecture de l'information d'un graphe social?

- Comment bâtir une ergonomie cognitive du «temps réel»?

Wikipédia a 10 ans

Avec Stéphane Baillargeon à la tête de la page Convergence du Devoir, on peut enfin voir régulièrement des informations, plutôt objectives, et moins dénigrantes, sur le thème "internet". À preuve, ce matin, trois articles, un sur Twitter, l'autre sur Mail.ru et un billet sur Wikipédia a l'occasion de ses 10 ans.

Dans ce billet, de Stéphane Baillargeon, Wikipoche, il dépeint la portion sur les articles québécois de l'encyclopédie ouverte comme étant "poche": il s'étonne que les pages concernant le Québec soient de si piètre qualité et se met à rêver d'une grande "corvée de nettoyage" où il voit «les collèges et les universités du Québec [s'occuper] du portail Québec" sur la portion francophone de Wikipédia.

Il pousse maintenant l'idée jusqu'à affirmer que «l'exercice de vérification et de rédaction serait même très formateur pour les étudiants». On voit tout le chemin parcouru depuis son dossier en février 2009 sur le sujet (voir ici). Et surtout quand on sait que son collègue Christian Rioux voue aux gémonies cette idée de laisser les élèves modifier l'encyclopédie (disant du même souffle, CQFD pour ce qui est de la qualité sur Wikipédia) (Source). Que cette idée, portée par Prenzki depuis quelques années, s'étale dans le Devoir de la part d'un de leurs chroniqueurs, on sent que le journal qui a 101 ans est bien au 21e siècle...

Cette idée d'avoir des ambassadeurs numériques est loin d'être farfelue pour des petites nations comme le Québec -- qui n'arrive même pas à faire imposer, pour son propre sport national, des termes comme «bâton de hockey» et «rondelle», écrasé par la francophonie qui n'y voit que "crosse" et "palet" (cité dans l'article de Baillargeon).

Mais rien n'empêche le Québec de cesser de vouloir jouer les règles d'un jeu foncièrement inégal par définition et de commencer à supporter directement ou indirectement les organismes ou les gens qui cherchent à s'impliquer... Via les subsides du gouvernement? Pourquoi pas. Le monde de l'éducation devrait en faire un laboratoire grandeur nature? Probablement que oui. Les associations d'historiens, des chercheurs ou des organismes communautaires? comme condition à une subvention, ça pourrait marcher.

Les idées ne manquent pas. Le numérique est un territoire à conquérir. Bonne fête Wikipédia.

(MàJ) Dossiers à lire en complément: (merci à Chrism)
Critiquer Wikipédia sans passer pour un rétrograde qui n’a rien compris à la révolution 
Wikipédia et éducation : un exemple de réconciliation

(MàJ2) Merci EspaceB
- Excellent Jean-Noël Lafargue : «Wikipedia a 10 ans» (plus développé que mon billet)
- Aljazeera:  Look it up: Wikipedia turns 10

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Liens rapides du 7 janvier

Info, journalisme, en ligne

La gestion de l'information à l'ère de Wikileaks... et ses dilemmes [Paris Tech Review]
Avec WikiLeaks il s’agit de «la première confrontation majeure entre l’ordre établi et la culture internet». Or les entreprises aussi ont aujourd’hui en main des données sur leur clientèle vulnérables à des fuites préméditées ou accidentelles...

Hypernews, Hyperreaders and Beyond [Journal of Electronic Publishing]
Le lecteur à l'ère électronique: la relation avec le journaliste aujourd'hui. Un regard méthodique.

Pour en finir avec le journalisme citoyen [Aurélien Viers]
Tiens, pour compléter l'article précédent et faire remonter une excellent billet posté il y a 2 ans sur le «témoignage participatif», terme plus approprié que "journalisme citoyen" et moins ésotérique que «hyperreader».

Réseaux sociaux

Your Followers Are No Measure of Your Influence [Advertising Age]
Mélangerait-on popularité et influence? Le «Tipping point» versus la bonne vielle méthode d'arroser tout le monde.

Comment adapter les médias sociaux dans sa stratégie
Une présentation de l'agence Dagobert qui introduit les principes de base des médias sociaux comme Twitter, Facebook, Youtube, blogs, Foursquare et Slideshare. (débusqué par Julien Bonnel)

La gestion de communauté
«Your»...la «Junior-Entreprise» de l'ISC Paris nous offre une introduction sur le sujet

Qu'est-ce que le Big Data

Quand Henri Verdier, CEO de Cap Digital, revient de Silicon Valley en s'écriant «tout ce que nous connaissions du web va changer à nouveau avec le phénomène des big data», il est temps de faire un petit tour d'horizon.


«Big Data» est une expression qui circule depuis quelque temps dans la niche hi-tech de l'informatique dématérialisée (computer in the cloud) et qui fait référence aux outils, processus et procédures permettant à une entreprise de créer, manipuler et gérer de très larges quantités de données. (What is "Big Data?" ZD Net)

Si les géantes corporations (on pense à Google, Visa, eBay, Amazon) sont déjà sur ce terrain, la possibilité de gérer du «Big Data» commence à être accessible pour les plus petites entreprises (Big data analytics: From data scientists to business analysts, O'Reilly Radar).

La démocratisation est en cours, et le «Big Data» s'installera au coeur des entreprises qui sauront y donner une valeur. Nous étions dans le royaume de la science informatique et du génie; maintenant avec une telle somme de données, il est possible de générer de la valeur dans le département marketing: faire émerger des patterns, remonter les signaux faibles, croiser les bases pour faire apparaître des tendances (Data, data everywhere, The Economist).

De nouvelles start-ups offrent des outils pour faciliter la navigation dans ces entrepôts à data (qu'il soit structuré ou non). L'analytic a de belles années devant elle... (Big Data Is Less About Size, And More About Freedom, Techcrunch).

La gestion de ces énormes bases ne se fait pas sans mal. L'usage du «cloud» permet d'accéder de façon plus aisée à ces datas. D'où le lien étroit entre ce dernier et le «Big Data». (The Future Is Big Data in the Cloud, Gigaom).

Les institutions doivent s'adapter aux changements d'échelle gigantesque qui se déroule devant elles depuis des années. Le «Big Data» quitte la sphère des TI pour aller du côté de la «business»...

Autres liens:

Pour vous donner une idée du «Big Data» à un niveau humain, allez explorer Google N-Gram qui vous donne accès à 5 millions de livres numérisés (1000 milliards de mots croisés)...

Articles

Dossier dans Nature sur le Big Data (2008)

Big Data for the year ahead: 10 predictions (ZDnet)

3 "Big-Data" Predictions for 2011

Someone Is Trading Stocks Based on Your Tweets (NYTimes)

(Ajout) Untangling the social web: Software: From retailing to counterterrorism, the ability to analyse social connections is proving increasingly useful (the Economist)  (merci Claude Théorêt pour le lien )

Réseaux sociaux et entreprises? des réponses

Manu, de passage au Québec cette année, interviewe quelques grands noms sur le sujet du Retour dur l'investissement (ROI en anglais) des médias sociaux. J'ai été honoré d'être sur sa liste.

Quel est l'intérêt des médias sociaux en entreprise? Ouvert à la discussion et prêt à se frayer un chemin au somment dans sa niche? Certaines entreprises gagnent à se faire voir et entendre. Dans un monde de surabondance d'information, un simple site web peut ne plus faire l'affaire: être recommandé par ses pairs, ses clients ou les médias est possible en autant que l'on tienne son site "vivant", actuel, en le mettant à jour avec des éléments plus conversationnel, humain ou marqué par l'échange d'information. Un mélange de relation publique et de relation clientèle...

Voici son vidéocast de notre entrevue sur la place des blogues en entreprise:


Séjour trop court au Québec pour ce Français qui mériterait un meilleur sort que de rentrer en France ;-)

Régalez-vous avec cette sélection des entrevues qu'Emmanuel Chila a fait cet automne:

Thoma Daneau Quel est la complexité de la recherche d'emploi sur le net et l'importance de son «marque personnel» (marque personnelle)

Olivier Mermet Quel peuvent être les bénéfices (et les erreurs à éviter) des médias sociaux ?
Julia Vallelunga sur les passions et les blogs professionnels

Benoît Descary Médias sociaux et entreprises, trucs et astuces

Michelle Blanc Interview 1: la gestion des petits buzz et Interview 2: le franc-parler sur les réseaux sociaux

Kim Auclair sur la gestion de communauté

Frédéric Harper (interview 1) et (interview 2) Création et gestion d'événements sur les médias sociaux

Sandra Friedrich sur sa stratégie des réseaux sociaux en entreprise (STM)

Hicham Souilmi sur l'optimisation de la gestion des médias sociaux en entreprise


et de retour en France

Amandine Pacaud Très petites entreprises et médias sociaux


Bonus

Découvrez le Dishcrawl (avec Élizabeth)

Tout et son contraire

En tombant sur un interview d'Umberto Eco j'ai davantage compris son inquiétude devant une société qui propose à tous un accès universel à l'information.

Il propose une distinction entre deux groupes d'utilisateurs d'outils d'accès à l'information: les «pauvres» et les «riches». Ici «pauvres» et «riches» ne sont pas à prendre dans leur connotation matérielle, mais plutôt sous l'angle «d’évolution culturelle». Par exemple «un diplômé est riche, un analphabète est pauvre» (même si évidemment, il peut y avoir des exceptions).

Et ces outils d'accès à l'information, au sens large, c'est-à-dire la télévision, la presse, la radio, internet, n'apportent pas des bénéfices pour tous, selon le groupe qui l'utilise.
«Ainsi, la télévision fait du bien aux pauvres et fait du mal aux riches« dit Umberto Eco. «Aux pauvres elle a appris à parler italien ; elle fait du bien aux petites vieilles toutes seules à la maison. Mais elle fait du tort aux riches parce qu’elle les empêchent de sortir voir d’autres choses plus belles au cinéma ; elle leur restreint les idées.»

«L’ordinateur en général, et internet en particulier, font du bien aux riches et du tort aux pauvres. À moi, Wikipédia apporte quelque chose, je trouve les informations dont j’ai besoin. Mais cela est dû au fait que je n’ai pas une confiance aveugle en elle [...]»

Puisque que les riches sont cultivés, ils sont en mesure de croiser et vérifier les sources. «Le pauvre en revanche gobe la première affirmation qui passe, et point final. Autrement dit, il se pose pour Wikipédia, comme pour Internet en général, la question de la vérification des informations.» Internet conserve autant les bonnes que les mauvaises informations. On y trouve, virtuellement, tout et son contraire.

Sans recoupement des informations, «s'informer» chez les pauvres équivaut à jouer à la loterie.

Avant notre monde de surabondance d'information, l'information était (en proportion) plutôt rare. Ou plutôt, le coût de production et de diffusion des journaux, des émissions de télévision, et des livres limitait la quantité, et forçaient un tri de pertinence a priori. La rareté (relative) et la validation avant diffusion nous permettait, sans trop de mal, de se fier à ce qui existait. Disons que la probabilité était de notre côté.

Maintenant, la question se complique : on trouve tout, et son contraire. Pour chaque théorie, point de vue ou fait, il est possible d'en trouver un autre qui le contredit. Il deviendra ridicule de dire que quelque chose existe ou que l'on appuie la validité de son point de vue sur la base de la «découverte d'une page web qui le confirme sur internet». Une fouille archéologique sur internet rapporte toujours ce que l'on souhaite confirmer. Et son contraire.

Trouver n'est plus prouver

Les outils de recherche ne font que propager une fausse perception de compétence.

Puisqu'internet conserve tout ce qui est écrit, aussi bien les fausses information que les valides, seuls les «riches» ont les moyens de vérifier, car l'étendu de leur sphère de connaissance induit une compétence. L'accès à l'information ne garantit plus rien. Dans mon cas et celui de mes lecteurs aussi, "nous savons que nous savons", mais le système de l'éducation est-il préparé à éduquer ces (nouveaux) «pauvres», ceux qui ne savent pas qu'ils ne savent pas?

Ligne de démarcation

La fonction du discours de la terreur est de servir de prétexte pour la métamorphose du capitalisme libéral en capitalisme autoritaire.

- Peter Sloterdijk

On se rappelle encore avec frisson quand ce dirigeant du pays le plus puissant avait dit «soit vous êtes avec nous, soit contre nous» (ou à peu près ça, je ne ne vais pas chipoter pour des détails de vocabulaire alors qu'il a envahit l'Irak sans même vérifier ses sources). 

La première décennie du 21e Siècle a commencé en Occident ce 11 septembre 2001 (écroulement de deux tours à New York) et s'est terminée le 28 novembre 2010 (écoulement d'un quart de million de télégrammes volés au gouvernement américain).

L' objectif original de Wikileaks est «d’exposer les régimes oppressifs en Asie, de l’ancien bloc soviétique, de l’Afrique sub-saharienne et du Moyen Orient » (source) Ce que l'affaire Wikileaks montre est plutôt une ligne de démarcation en Occident: qui est "avec" et qui "est contre". Les régimes oppressifs ne sont pas là où on le pense.

La classe marchande fait partie des armes défensives du gouvernement américain. Juste retour. Le gouvernement américain fait du lobby pour ses compagnies commerciales (voir "Pression américaine sur les Russes en faveur de Visa et Mastercard"; source Guardian).

Pour mémoire

Je me sens obligé de mettre par écrit les faits, suite au ban de Wikileaks, question de se rappeler de quels bords certaines compagnies sont.

- Amazon.ca expulse Wikileaks pour non respect du droit d'auteur (source Radio-Canada)

- EveryDNS refuse de loger Wikileaks sur son DNS (source ReadWriteWeb)

- Paypal refuse de supporter Wikileaks pcq il est "illégal" (source Le Figaro)

-Twitter bidouille-t-il pour que Wikileaks n'apparaisse pas dans ses "hot trends" (malgré qu'il se maintient à plus de 2000 Tweets à l'heure depuis 3 semaines)? (source) Mes lecteurs savent depuis 2009 que Twitter fait partie de l'armement américain.

-Visa et MasterCard bloque les virements vers Wikileaks. La Bank of America s'est ajouté, avant-hier, aux joyeux larrons (source France Info)

La citation de Peter Sloterdijk mis en exergue nous rappelle que le capitalisme autoritaire continuera à apporter la joie et la paix dans les dollarama et les Tati de ce monde.

Tiens, en prime, des anecdotes:

- Eric Besson, ministre d'un état américanisé sous le dernier roi nu français (Source L'Express) veut décider selon son humeur du moment ce qui peut être hébergé ou non sur ses serveurs français (Source Le Point)

-Tom Flanagan, l'ancien stratège du premier ministre populiste canadien suggère, à la blague, que Julian Assange soit "assassiné"  (source Radio-Canada). À la blague, un mandat d'arrêt d'Interpol devrait être lancé contre lui pour appel au meurtre.

- Mitch McConnell, un sénateur américain, républicain évidemment, accuse le dirigeant de Wikileaks d'être un "terroriste". (source Salon). Un terroriste est un mot à géométrie variable pour les américains (source).

- Time magazine a choisit Zukerberg au lieu d'Assange comme personnalité de l'année. Pourquoi? Facebook ne date pas de 2010, pourtant (il aurait pu recevoir ce titre l'an dernier, ou l'année d'avant, ou encore avant!) Ah oui, il y a eu un film hollywoodien sur lui, cette année. Bien sûr. Bien sûr*.

* Assange lui n'est que de l'actualité récente et superficiel ("comme d'une note en bas de page de l'Histoire"). Effectivement, qui se souvient de ces embarassantes révélations, cette année, sur une attaque de l’armée américaine sur Bagdad (vidéo datant de 2007), de la publication de 92 000 documents de l’armée américaine sur la guerre en Afghanistan (juillet), de la sortie de 400 000 documents secrets sur la guerre d’Irak (octobre) ou des 250 000 télégrammes en novembre? Personne.

À part le gouvernement américain...

Éthique journalistique: questions à l'examen de fin de session

Wikileaks donnera probablement du fil à retordre pour les futurs étudiants en éthique de l'information (au fond, c'est comme si on piratait votre compte Gmail et qu'un site publiait toute votre correspondance ensuite).

- Est-ce que Deep Throat aurait passé par Wikileaks s'il était encore vivant?

- Qu'a-t-il de différent entre lire l'info sur Wikileaks.ch et la lire dans le journal? (réponse, vous serez viré; source Fox)

- Si les révélations coulées jusqu'à aujourd'hui dans les journaux participants (on en reparlera une autre fois) ne fait, contre toute attente, aucune mention de Ben Laden, faut-il y voir une information digne d'être publiée?

Le monde change...

perenoelportable.tv

À quoi sert une tempête de neige?

Une tempête de neige sert à bloquer, le temps d'une journée, toutes nos activités futiles pour nous envoyer, bottes au pied, foulard au nez, dans la neige tirer sa fille sur un traîneau pour les classes du matin.

Et à rigoler en regardant les voitures figées dans la rue. Un monsieur baisse la vitre et sort la tête.
- «Moi aussi j'aime la neige» visiblement envieux que je puisse prendre mon temps pour aller ainsi à pied à l'école.
- «Pigiste?» demande-t-il?
- Oui.
- «Moi je prend ma retraite dans un mois» ajoute-il.
- Moi j'en prend un p'tit bout chaque matin.

C'est l'approche de Noël il faut croire.

Et pour se mettre dans l'esprit des fêtes, ça tombe vraiment bien de travailler avec un client qui s'occupe du vrai père noël!



Voilà la troisième année que le projet du Père Noël Portable de uGroupMedia est un succès auprès des parents de jeunes enfants. Plus de 10 millions de vidéos envoyés l'année passées.

- CNN en a parlé dimanche (en le mettant sur le même pied que JibJab).
- NORAD, qui suit chaque année le déplacement du Père Noël durant le réveillons (noradsanta.org), vient de s'y associé.
- Même UNICEF est partenaire.

Quand il s'agit de faire briller les yeux des enfants (et de verser une petite larme pour les parents) tous les moyens sont bons.

En quelques étapes, on indique à qui le Père Noël va envoyer son message vidéo personnalisé.

Il demandera au petit d'arrêter de sucer son pouce, ou d'obéir à sa mère (ou une des 20+ autres variantes). On ajoute sa photo et celui du jouet souhaité, puis le Père Noël ouvre son grand livre pour voir si l'enfant a été sage et s'il mérite son cadeau.

Oh, et puis peut-être aura-t-il droit à la visite de la cabane des rennes, ou du palais des glaces...

Je suis bien content d'avoir la chance de leur donner un coup de main. Je vous invite à allez faire un tour: http://www.perenoelportable.tv

Le ban de Wikileaks

Internet a, plus que toute autre technologie, rétrécit le monde à un petit village. La tribu humaine se voit forcé de façon digitale de réinventer un nouveau modus operandi pour amalgamer des communautés et des pratiques incompatibles. Des rapports de forces s'installent pour soit garder les privilèges d'antan, soit établir de nouvelles règles. Wikileaks, le site qui coulent les secrets plus vite que son ombre, risque de devenir le premier renégat du village global et fait face à un ban numérique tout à fait spectaculaire à l'âge du silicone.




Premièrement tout a commencé quand Wikileaks a brisé le pacte du secret en livrant des documents extirpés des réseaux diplomatiques américains aux journaux et au monde entier (source).

Lapidation numérique

La première réaction, comme dans les sociétés archaïques, a été la lapidation... numérique -- le DDoS, le "déni de service" (distributed denial of service), attaque informatique en règle pour mettre un serveur à terre et y empêcher l'accès. Selon toute vraisemblance (source), l'attaque a été coordonné par un dévot au nom de la sanité du groupe ("pour avoir tenté de mettre en danger la vie de nos soldats, 'd'autres ressources' et les relations internationales" -- l'usage du possessif "nos" ne laisse guère de place à l'interprétation: commandité ou non, il tient à l'ordre établie dans le village).

Le ban digital

Puis est venu l'expulsion du village. Réfugié chez Amazon, sous la protection du dieu des nuages (source), Wikileaks se voit lâché pour des raisons étonnantes: bris de contrat de service. Pourquoi? Amazon juge que wikileaks "ne possédaient pas ou ne contrôlait pas les droits du contenu qu'il diffusait" (source). Dit autrement, les ayant droit n'ont pas autorisé la diffusion du contenu. Ici on parle, je vous le rappelle, de communiqués diplomatiques. Pas de scénarios. Quoique, en lisant certains télégrammes, on nage en pleine fiction.

Leçon à retenir pour les services secrets: le droit d'auteur protège aussi les espions. J'aurais préféré qu'Amazon dise que le gouvernement américain a fait pression sur eux. On serait dans une histoire connue.

Depuis, Wikileaks s'est réfugié en Suède (source). On verra plus loin que ce n'était pas le meilleur protecteur.

La paix numérique

Puis, coup de théâtre cette nuit, le fournisseur DNS, le gestionnaire des adresses internet, ou le "bottin téléphonique" internet sans lequel impossible de contacter un site, lâche à son tour le mouton noir (source). Pour bris des conditions d'utilisation. "Member shall not interfere with another Member's use and enjoyment of the Service or another entity's use and enjoyment of similar services." (Les membres ne peuvent empêcher l'usage du service aux autres membres). Dans ce village, il ne faut pas troubler la quiétude des villageois. Wikileaks se faisant lapider trop fort, ça dérangeait les autres (le DDoS intense est la raison invoquée).

Bani pour avoir être avoir été la cible d'un ban. Tautologique, mon cher Watson. Il y a une heure, Wikileaks s'est réfugié chez les neutres. La Suisse: http://wikileaks.ch

Inquisition internationale

Qui veut noyer son chien, l'accuse de la rage. Voilà que, à peine excommunié et exilé du village, sa tête est mise à prix. Par l'Interpol, à Stockholm, en Suède.

Le dirigeant de wikileaks a contre lui un «mandat d'arrêt d'Interpol dans le cadre d'une enquête pour "viol et agression sexuelle" en 2008 en Suède» (source). La justice suit son court. L'inquisition aussi. Si ça ne marche pas, il reste l'accusation de terrorisme (source). Mais on se demande qui le site terrorise-t-il vraiment. Le peuple par des révélations sur leurs dirigeants? ou les dirigeants par le fait qu'ils doivent maintenant faire comme le peuple et surveiller leurs communications (Echelon n'est pas mort, n'oubliez pas)?

Règles pour la tribu numérique

Les règles du village sont claires: on ne change pas les règles. Quand on met à nu les grands maîtres derrière le rideau, il ne faut pas s'attendre à un accolade. D'une certaine manière ils savent maintenant ce que l'on ressent quand on passe dans le scanneur intégrale des douaniers américains. Mais la punition ultime, comme dans les tribus archaïques, reste le ban.

Dernier point. Je ne sais pas si vous voyez tout le drame qui se joue. Les USA cherche à retirer l'accès à Wikileaks à ces citoyens. Si c'est pour finir comme la Chine, pourquoi tout ce chichi et ne pas faire comme eux. Censurer Internet [Source]. C'est plus rapide. Et plus clair.

(image Banksy: Whitewashing Lascaux)
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5 liens à la une

Je ne vois vraiment pas pourquoi je me tue à filtrer mes fils RSS, lire mon flux Twitter, m'abonner à des forums, écumer les librairies quand j'ai tout ce qu'un cerveau a besoin à une seule adresse.


Juste sur l'accueil de http://internetactu.net on trouve:


La technologie peut-elle éliminer la pauvreté ? (2/2) : Distinguer le potentiel des machines de celui des hommes (Par H. Guillaud)

La réponse est simple : l’éducation élimine la pauvreté ! Et la technologie magnifie les intentions et les capacités de l’homme. Mais elle n’est pas un substitut, elle crée une opportunité (non pas une garantie) et dépend des contextes. C'est en l'homme et non les outils qu'il faut investir.


Quelle philosophie est inscrite dans Facebook ? (X. de la Porte)

Dans Facebook, comme dans tous les autres réseaux sociaux, la vie devient une base de données. C’est une dégradation, qui, selon Lanier est “fondée sur une erreur philosophique la croyance que les ordinateurs d’aujourd’hui puissent représenter la pensée humaine ou les relations humaines”.


La capacité prédictive de nos systèmes socio-techniques va-t-elle tuer notre libre arbitre ? (H. Guillaud)

Nous connaissons une crise de tous les systèmes qui sont liés soit à la pensée soit à la connaissance: édition, journaux, médias, télévision, mais également université comme tout le système scolaire. Le libre arbitre aussi. En enregistrant toujours plus nos données dans les système web, Google et Amazon nous rendent plus transparents aux autres, et à nous même.


Little Brothers contre Big Brother (X. de la Porte)

Dans le 1984 de George Orwell les TIC assureraient la domination de l’Etat. Mais c'est le plutôt la surveillance de tous par tous qui est survenu aujourd'hui.


Quand nos gadgets connaîtront nos émotions (X. de la Porte)

«Qu’un tuteur automatique sache s’adapter à la capacité de l’attention de l’élève pourquoi pas, mais que mon lecteur MP3 établisse une playlist en fonction de ce qu’il interprète de mon état émotionnel, ou que mon téléphone croie savoir quand il peut me signaler les textos arrivant, je ne suis pas sûr que ce soit souhaitable.»


Merci la FING!



Ceci est votre vie privée donnée pour vous

On peut demander la sauvegarde de son historique Facebook depuis quelque temps, c'est-à-dire télécharger toutes les informations que vous avez entrées dans la plateforme depuis votre inscription. Tenir dans ses mains un concentré de vie privée est une expérience nouvelle.

Jesus is Lord Parking - photo by: Pete Jelliffe, Source: Flickr, found with Wylio.comVous recevrez par courriel un énorme fichier de votre prose sociale (allez voir dans les paramètres de votre compte, détails ici)

Ce qui est le plus marrant, dans cette histoire, comme Matthieu Strélisky m'avait fait remarquer, c'est que Facebook nous met en garde:

«Because this download contains your profile information, you should keep it secure and take precautions»
[étant donné que le fichier contient des informations personnelles, vous devriez prendre des précautions et le mettre à un endroit sécuritaire.]

D'une certaine manière, Facebook nous dit que notre vie privée est une chose trop sérieuse pour la laisser entre nos mains...

Pour une compagnie qui n'a pas montré trop de soucis à ouvrir le coffre-fort à toutes les applications que des programmeurs externes proposaient en 2007 (rappelez-vous que les premières appli avait tous accès à nos datas et même ceux de nos "amis") ni à nous protéger des regards indiscrets (l'an passé, sans trop avertir, nos données se sont retrouvées ouvertes "par défaut").

La non-confidentialité n'est plus à démontrer. Christian Bensi nous le rappelle encore avec cette très récente histoire du tribunal des Prud'hommes de Boulogne-Billancourt qui «venait de donner raison à une entreprise pour le licenciement de trois de ses salariés. Ces salariés dénigraient la hiérarchie de l’entreprise sur leur profil Facebook.»(Source)

Mais savons-nous, sommes-nous prévenus, de ce que Facebook fait de ces données? Xavier de la Porte nous résume l'excellent compte-rendu de Zadie Smith du film The Social Network sur InternetActu. «Quelle philosophie est inscrite dans Facebook ? Et Zadie Smith s’inquiète par exemple de l’Open Graph de Facebook, une application qui permet de voir en un instant tout ce que nos “amis” sont en train de lire, de regarder ou de manger, dans le but de pouvoir faire comme eux. Elle s’inquiète du fait qu’il y a dans la philosophie de Facebook une crainte générationnelle : celle de ne pas être comme les autres, une crainte de ne pas être aimé»

Tout ce que vous écrirez pourra être retenu contre vous

La semaine dernière, «Ecrans.fr le podcast », l’émission hebdomadaire de LibéLabo avec l’équipe d’Ecrans.fr, Erwan Cario, Alexandre Hervaud, et Camille Gévaudan, recevait le journaliste Jean-Marc Manach, auteur du livre La vie privée, un problème de vieux cons? Confrontée à un regard externe, étranger, on peut toujours détourner de son objet initial le contenu d'un fil Facebook. Ce n'est pas ce que vous dites qui est un problème, c'est comment l'autre (le patron, le douanier, l'assureur) qui s'arroge le pouvoir d'interpréter en sa faveur le crime dont vous êtes innocent.

Jean-Marc Manach écrivait cette fin de semaine que le web donne à tous la liberté d’expression (autrefois réservé aux «personnalités politiques, culturelles, intellectuelles, journalistes, “people“») afin de non seulement s’exprimer, «mais aussi et surtout être entendu». Mais voilà, «[l]e problème, c’est que le statut de “personnalité publique“, autrefois réservé à un nombre restreint de privilégiés, est donc aujourd’hui accessible à tout un chacun, en quelques clics.» (source) Et peu savent comment gérer ce nouveau fait.

Un monde sans revers

Ce que j'écrivais il y a 5 ans à propos des blogues (La Blogosphère sans revers) tiens toujours: Il n'y a pas de revers sur Internet, pas de coin pour parler dans le dos de qui que ce soit (du moins pas sur une longue période). Tout finit par se savoir. L'espace privé, finalement, se réduira à terme à tout ce qui n'est pas capté par un appareil de reproduction, volontaire ou non. L'espace pour l'hypocrisie n'existera plus: ce qui émergera éventuellement dans la société en réseau sera soit un obligation de confronter les autres avec nos idées ou de se taire. La confrontation entraînera soit une stratégie de respect mutuel et de conciliation à long terme, soit à une manipulation par pression sociale des pensées à une échelle encore jamais vue (sauf dans les dictatures).

Photo © 2006 Pete Jelliffe (via: Wylio)

Faut-il être un peu aristocrate?

Eric Fottorino, pour Le Monde, et republié dans le Devoir, a posé quelques questions à Umberto Eco à l'occasion du lancement en français de son dernier livre (De l'arbre au labyrinthe. Études historiques sur le signe et l'interprétation, Grasset). Une question a attiré mon attention.

Q: Pensez-vous que le savoir et la connaissance seront toujours diffusés par de l'écrit sur lequel on s'appesantit, ou au contraire que la culture de la vitesse, celle d'Internet, va finir par affecter notre capacité de jugement?

Umberto Eco: Je crois qu'il faut rétablir une culture des monastères, qu'un jour ou l'autre -- peut-être serais-je mort avant -- il faudra que ceux qui lisent encore se retirent dans de grands phalanstères, peut-être à la campagne, comme les amish de Pennsylvanie. Là, on garde la culture, et le reste, on le laisse flotter comme il flotte. Avec six milliards d'habitants sur la planète, on ne peut prétendre qu'il y a six milliards d'intellectuels. Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là.

(source)
D'emblée, on est frappé par cette question qui sépare en deux la culture. D'un côté, la "culture du savoir et de la connaissance" qui se transmettrait (et se définirait) par son véhicule privilégié (l'écrit) et de l'autre une "culture de la vitesse" qui affecte l'organe même de la rationalité ("capacité de jugement") au point de ne plus représenter le savoir même, ni la connaissance (sinon, on ne les aurait pas mis en opposition) et qui ne se définirait que par sa modalité (la vitesse de transmission).

Je ne sais pas s'il sous-entendait Wikipédia, Twitter et les forums dans la culture de la vitesse, mais quant au véhicule, il n'y a pas plus "écrit" que ceux-là. Alors d'où vient l'opposition?

Le danger de "l'immédiat", concept porté à son paroxysme, et à bout de bras, par Paul Virilio (hanté par "l'accident intégral" de la société de l'information --et dont je ne partage pas les conclusions comme exprimé dans mon billet en 2009, Virilio et la peur de l'immédiat) est probablement surévalué, mais suffisamment pertinent pour poser la question à Eco.

À quel point faut-il se formaliser que, non seulement Eco ne relève pas la rhétorique de la question, mais qu'il la défend presque ("Il faut être un peu aristocrates de ce point de vue là")

L'aristocratie, à mon avis, refuse aux autres un statut et les outils pour s'émanciper. Le web 2.0 a démocratisé l'accès aux outils, pour les pros comme pour les amateurs. L'élite refuse de voir les avancées parce qu'elle considère que la plèbe ne saurait ni bien l'utiliser, ni en faire quelque chose de noble -- en général sur la base de critères que seule l'aristocratie "maîtrise" (définition tautologique): la culture est ce qu'elle déclare culture.

Et la "culture", c'est le "livre". Ce qui donne des déclarations comme «Pour permettre aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète. En 140 caractères, on n'a pas beaucoup le temps de faire ça.» (dixit la présidente d'honneur du Salon du livre 2010 de Montréal). Un peu comme si on réduisait la littérature au Harlequin. Ou la télé aux télés-vérité.

Et pourtant, Twitter, pour qui se concentre bien (tiens donc! un verbe d'action qui n'est pas réservé au livre!) sur les bonnes sources, «permet aux gens dont c'est le métier de réfléchir [pour fournir une analyse en profondeur, un espace de réflexion] sur ce qui se passe sur notre planète».

La preuve: cet excellent article Christian Liboiron sur l'ouverture (ambivalent) du Salon du livre de Montrtéal sur le XXIe siècle.

Le mur payant du Times confirme la "commodité" de l'information

The Times avait annoncé vouloir mettre son contenu derrière un "mur payant". Voilà les premiers résultats.

iPadSur le site de Benoît Raphaël, qui a fait une bonne recension la semaine dernière, on y apprend qu'il y a eu 105.000 ventes (à ne pas confondre avec lecteurs), dont la moitié correspond à des abonnements mensuels, et l'autre moitié correspond à des transactions à l’unité (1£ pour un jour). «The Times a réussi à transformer seulement 0,5% de ses 20 millions de ses lecteurs en ligne». (voir aussi sur PaidContent)

Un "mur payant" signifie donc baisse drastique de la fréquentation (mais une « communauté de grande qualité, qui participe beaucoup.»). Ce qui fait dire au The Gaurdian que ce n'est pas un bon modèle d'affaires. (via Benoît Raphaël). « La rentabilité de l'initiative semble douteuse pour l'instant.» publie le FPJQ.

Clay Shirky, ce matin, écrit qu'il n'y croit pas: avec la «commodisation» de l'information ["commodité" est un emprunt à l'anglais et signifie «rendre banal» avec peu d'attrait commercial, comme les «produits de base»] , il n'y a pas moyen de contourner le fait inquiétant que la masse ne veut plus payer pour du contenu. Le mur payant ne fait que retirer ceux qui ne veulent pas payer et ne conserve que ceux pour qui l'information, cette information, n'est pas une commodité. Il perpétue l'idée que les journaux peuvent peut-être s'en tirer sans changement majeur.

Il est effectivement curieux de penser que, selon les chiffres montrés, que le mur payant total puisse faire vivre une rédaction telle que le Times. Si le Devoir peut réussir à y voir une avenue rentable, avec un mur partiel, c'est que leur structure éditoriale était déjà assujettie au budget minceur. Le Times changerait tellement de visage qu'il ne serait plus le même.

Il est clair que le modèle d'affaires basé sur la "moyenne" ne tient plus dans un monde de la longue traîne. Et l'entraînement risque de ne pas se faire attendre: puisque faire suivre l'article ne sert à rien (il faut être abonné pour lire l'article), moins de gens citeront le journal, conduisant à une spirale descendante dans la perte de notoriété.

Mais le problème semble maintenant atteindre même les sites de journaux ouverts: les visiteurs uniques diminuent à travers le monde (selon les chiffres de Nielsen, comparé à Google trends, telles que compilées par Jeff Mignon le mois dernier). L'information est une "commodité" [un produit avec peu de différenciation]. Oui, mais on fait quoi maintenant? On se repose sur la tablette.

(source image)